
Les vaguelettes s’écrasent sur le sable dans un doux roulement capitonné. Camille et Bertrand s’en rendent compte en même temps. À en juger par le son cristallin de l’eau, elle doit être bonne, presque trop chaude. Un regard s’échange, long et délicat.
Camille sourit. Il y a dans l’air la composition exacte de l’atmosphère dont il raffole tant. Un peu de vent frais pour calmer les rougeurs du bronzage, un soleil caché par un nuage, mais prêt à ressortir à tout instant, le sentiment qu’en mettant les pieds dans l’eau, tous les problèmes disparaîtraient à jamais.
Il sent au bout de ses doigts la main rugueuse de Bertrand. Il aime la callosité de ses phalanges et de ses paumes, il aime son sérieux, il aime son amour du travail. Il l’aime tout simplement.
Je ne pensais pas un jour me retrouver sur cette plage, exactement comme lors de notre premier voyage en amoureux. Nous n’habitions pas encore ensemble, nous vivions chacun de notre côté, mais ce voyage fut pour nous l’occasion de sceller quelque chose de définitif, de complet entre nous. L’Australie. Hors budget. Loin. Mais j’y avais des amis et Bertrand aussi. Nous avons passé trois semaines à courir d’un coin à l’autre, à découvrir cette île renversante jusqu’à cette plage…
Bertrand apporte la main de Camille vers sa bouche et embrasse le dos, avec tendresse. Il vient de comprendre où il est exactement : la plage, la falaise rocheuse à la pierre nue sur sa droite, l’eau claire et chaude à sa gauche. L’Australie. Il a aimé ce voyage.
Tout cela appartient au passé ou c’est ce qu’il veut croire. Alors, il redouble ses baisers sur la main de Camille et il lui sourit. Le monde extérieur paraît lointain — comme toujours en vacances. Il essaye de dire quelque chose, mais le son de sa voix ne lui parvient pas, seul un grognement, le mécanisme des chairs quelque part entre sa bouche et ses cordes vocales.
J’aimerais lui dire tout le bonheur que j’ai ressenti lors de notre visite. L’Australie était un rêve et, avec Camille, il est devenu réalité. Ensemble, nous avons exploré des lieux merveilleux et je me suis découvert une passion pour la randonnée, la nature, la vie. Je me souviens du…
Phare.
Le phare apparaît brusquement dans leur champ de vision, au-dessus d’eux. Il surplombe la plage. Sa blancheur force à baisser les yeux ou à regarder ailleurs. Ce que Bertrand fait sans même y penser. Quand il rouvre les paupières, Camille, lui, n’a pas cillé. Il contemple la peinture à la chaux, la tour, sa rambarde rouge écarlate. Bertrand lui dépose dans le cou, comme pour le réveiller, un baiser. Aucune réaction. Il tente alors de parler, d’attirer l’attention de Camille. Cette fois, sa voix semble porter, même si elle est étrangement étouffée, confinée dans une boîte en plastique.
« Tu… veux pique-niquer, Camille ? »
Pas de réponse en face, rien d’autre qu’un sifflement que Camille laisse s’échapper. Bertrand sent au bout de son bras un poids nouveau. Il découvre un panier en osier. Sous la petite nappe à carreaux qui sert de couvercle, il y aperçoit des silhouettes. Peut-être une baguette ou bien alors un saucisson. Un bocal de confiture ? Il lui semble repérer une fourchette, mais elle n’est plus vraiment là quand il tente de la fixer.
Il réitère son invitation : « Allez, viens, on profite du soleil, on mange et puis…
— D’accord, d’accord », dit Camille sans quitter des yeux le phare.
Ils se posent sur le sable. Leurs ombres se plient alors qu’ils s’étendent et ouvrent le panier. « Ça, l’air délicieux, non ? demande Bertrand.
— Hein ?
— Je disais : ça a l’air délicieux, non ? »
Camille hoche la tête. Il n’a rien vu de la nappe, du pain frais encore chaud, de la terrine, des tomates cerises mûres à point. Il fixe le phare.
« Tu es sûr que tu ne veux rien manger ? »
Bertrand range petit à petit le reste du pique-nique. Il n’est pas bien sûr d’avoir tout goûté, et, en même temps, il avait la tête ailleurs, focalisé sur Camille et son obsession pour…
« Le phare. Il était là quand nous avons visité Perth ?
— Je crois. Ou bien c’était Adélaïde ?
— L’eau n’était pas aussi chaude. »
Bertrand ne répond pas.
Sur le sable, leurs ombres n’ont pas bougé et pourtant le soleil se trouve plus bas, plus rasant. Bertrand semble se réveiller d’une étrange sieste cotonneuse. Camille lui tourne le dos ; il doit sans doute observer le phare. Son blanc étincelant a muté vers un orange plus chaleureux.
« Tu penses à quoi, Camille ?
— À rien.
— Pour de vrai ? »
Une vague quelque part autour d’eux se fracasse sur un rocher. Bertrand ne voit ni l’un ni l’autre.
« Je pense au phare.
— Tu penses au phare. Pourquoi tu penses au phare ?
— Je ne sais pas. Tu penses qu’on peut y accéder ? J’aimerais voir le paysage depuis là-haut.
— Il doit bien y avoir un chemin, mais… On était censé passer notre après-midi ici, ensemble, et parler. Tu te souviens ? »
Bertrand glisse la main sur le sable, moins chaud que prévu. Il creuse. Très vite, les grains dorés laissent place à une masse grisâtre, humide et glacée.
« Je dois monter.
— Camille. S’il te plaît… Aide-moi au moins à ranger. »
Nous n’avions pas toujours eu les mêmes objectifs dans la vie. Il avait un travail stressant, mais passionnant. Il revenait parfois le soir un peu déçu, déçu que sa vie en dehors du bureau soit moins excitante. Moi, je n’ai jamais aimé travailler. J’ai eu de la chance dans ma carrière, j’ai écouté et suivi les bons conseils, mais cela ne m’intéressait pas. Il m’en voulait de ça.
« Je vais aller voir. » Camille se redresse d’un coup et se met à marcher en direction de la falaise. Vingt mètres de roche nue ou presque, quelques plantes qui ont trouvé un coin où se nicher et grandir, pousser autant que possible. Il ne s’arrête pas quand Bertrand l’appelle : « Attends ! Je viens avec toi ! »
Ils marchent ensemble, côte à côte, pendant une minute. Le long de la falaise, ils ne voient aucune prise, aucun chemin possible. Plus loin, entre les buissons, ils aperçoivent enfin un sentier et l’empruntent.
Mais au bout de quelques pas, les arbres se resserrent et, très vite, ils semblent comme repoussés, rejetés par la nature.
« C’est bizarre. C’est juste là, il doit y avoir une piste. Peut-être de l’autre côté ? » Alors, ils font le grand tour sur la plage. Camille ne parle pas ou très peu et quand il ouvre la bouche, c’est pour évoquer le phare. Bertrand l’observe en silence.
Oui, j’aime mon travail. Je suis une personne qui fait les choses à 100 % ou ne les fait pas. Bertrand, parfois, m’en veut de bosser et de ne penser qu’à ça, mais peut-être qu’il devrait se demander comment on a pu s’offrir notre appartement, comment on part chaque été quelque part. Il n’aime pas l’argent et c’est OK. Je n’aime pas ça non plus, mais je sais que, sans argent, on serait bien plus malheureux. C’est toujours ça qui m’agace avec les gens qui disent détester l’argent — ils n’en ont simplement pas.
Le phare pivote lentement au-dessus d’eux. La plage tourne sur elle-même, ruban de sable. Très vite, des rochers noirs, qui absorbent toute la lumière, leur bloquent la route.
« Il devrait y avoir un chemin…
— Camille. On rentre ? Le soleil est bientôt couché…
— Non, non, on a encore le temps.
— Et j’ai envie de faire autre chose que chercher à voir ce phare de près. »
Camille le regarde droit dans les yeux. La première fois depuis le pique-nique.
« Tu abandonnes toujours.
— Quoi ?
— Tu es toujours le premier à abandonner et tu abandonnes toujours. C’est un… comment dire…, sa voix injecte soudain une dose insoutenable de gaieté dans ses mots, on est là pour S’AMUSER, Bertrand ! »
Quelques pas en arrière en direction des rochers noirs et il relance, le poing levé vers le ciel : « S’amuser ! Voilà ce qu’on devrait faire ! » Camille gravit les premières pierres, s’écorche la main et quand il se retourne, il n’y a plus personne sur la plage.
L’escalade dure des heures, ou bien c’est juste une impression ? Camille grimpe, il grimpe encore, ses mains sur les rochers de plus en plus coupants, dans les buissons flous. Parfois il glisse dans une ornière et une cave illuminée semble l’attendre en dessous. Il introduit sa tête entre les interstices de la falaise. Des racines, des rochers en suspension, des cubes éclatés l’observent en retour.
Camille ne peut plus faire demi-tour. Le phare, au-dessus de lui, ne bouge pas. À peine a-t-il tourné sur lui-même, dévoilant une autre face de son cylindre. La même rambarde rouge, la même chaux rayonnante. Le soleil n’était-il pas plus bas tout à l’heure ? Ce n’est pas une nouvelle journée, n’est-ce pas ?
Des voix arrivent jusqu’à lui. Il réagit, il appelle, il crie. Aucune réponse directe. Comme des moustiques qui lui tournent autour, des paroles sérieuses et graves emplissent son espace.
Enfin, il parvient, sans trop savoir pourquoi ou comment, à dépasser l’amas de roches et de pierres qui bloquaient son chemin. Le phare se tient là, à vingt mètres de lui, trente peut-être, sur un plateau gazonné. Camille avance. L’herbe se répète, un jardinier fou ayant posé, brin par brin, la même tige, le même pissenlit d’un jaune pâle. Quand il tente d’en cueillir une fleur, Camille s’interrompt. Ses doigts s’étirent, détachés, devenus soudainement indépendants.
Il hurle, se met à courir en direction du phare. De là-haut, la mer n’est qu’une mosaïque reprise à l’infini des mêmes creux et des mêmes bosses. Camille percute la porte, cherche une poignée. Il n’y en a pas. Il fait le tour du cylindre. Rien. Il lève les yeux. D’aussi près, la rambarde semble si fine qu’on pourrait la tordre comme du papier. Il recule et se met à glisser vers la plage.
La chute ne dure qu’une seconde.
Lorsque j’ouvre les yeux, je vois d’abord des visages inquiets et des blouses de laboratoire. Le décor autour de moi, à mesure que je reprends conscience, me laisse croire que je suis dans un salon de beauté ou bien… Tout me revient, par vague.
Bertrand et moi, nos disputes, nos coucheries, nos coups d’éclat en public et en privé. Je me redresse.
Oui ! Je vais bien ! Je repousse les instruments médicaux que tente d’appliquer sur ma poitrine. « Où est-il ? » Je m’extirpe d’une sorte de capsule, titube vers un module similaire, vide. On me suggère de m’asseoir, de reprendre mon souffle. Je quitte la pièce.
Une succession de couloirs s’enchaine. Un parfum de citronnelle me prend à la gorge. Des ronronnements métalliques trahissent la nature de ce lieu. De temps à autre, je frotte mes doigts sur mon visage, pour m’assurer qu’ils sont bien là, encore attachés. Je passe l’accueil — je me souviens, je crois, vaguement, être arrivé par ici, d’avoir signé des papiers, d’avoir commencé… oui… on s’est disputé même là, sur ce canapé — et je sors.
Il pleut sur le parking d’une zone industrielle au nom bigarré. Quelques véhicules s’entassent sur le goudron.
Où est-il ?
J’observe l’horizon, bouché par des centres commerciaux. Le parfum de citronnelle du centre s’estompe à mesure que je tourne la tête.
Le voilà. Au bout du parking. Le phare. Il m’attend.