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Changez de point de vue

L'un des grands avantages de vivre à Paris, et particulièrement dans son centre et rive gauche, c'est que l'on y passe devant des échoppes que l'on ne voit pas partout. Par exemple, à quelques encablures de notre demeure — dont je ne révèle pas la localisation exacte pour rester à l'abri des hordes de fans qui ne manqueraient pas sinon de m'y harceler — se trouvent les locaux de Les mots (Si apre in una nuova finestra), une école d'écriture. Ce n'est pas commun, une école d'écriture.

Par contre, c'est très utile à ma situation d'aspirant écrivain. J'ai donc décidé de suivre quelques uns de leurs ateliers. La méthodologie principale étant l'apprentissage par la pratique, il va me falloir réaliser des exercices d'écriture. Quoi de plus naturel dès lors que de les partager dans cette infolettre.

Le premier exercice s'intitule "Changez de point de vue". Je vous livre d'abord ma prose, avant de vous révéler la consigne.

Je leur ai dit, putain. On s'en tape de ces gens. J'étais bien moi, avec elles quatre, à foncer vers la soirée d'après. On s'était bien amusé au Gaslight. Je suis un peu gris mais je gère, et je ne veux juste pas rater mon pote Georges au Club. En plus il va l'adorer cette blonde avec la coupe au carré, ça va lui faire du bien, il me soule depuis que Margaret l'a plaqué, il ne sait pas profiter de la vie.

Mais non, elles ont insisté, il faut qu'on s'arrête, quand même, ça a l'air grave, allez, Ben, arrête-toi, mais Ben, arrête ! J'ai dû m'arrêter parce que Georges me dit que parfois je suis juste un connard et j'essaie de moins l'être. Et l'autre à côté, je ne sais même plus comment elle s'appelle, qui me demande pourquoi j'ai mis tant de temps à m'arrêter.

Mais parce qu'on s'en fout, de ce qui se passe ! On a une vie à vivre, on va pas s'arrêter à chaque fois qu'on croit reconnaître quelqu'un en galère sur le bord de la route !

En plus la vie est une chienne. Déjà on perd notre temps, un temps précieux qu'on ne récupèrera jamais, qu'on ne passe ni à danser, ni à boire, ni à jouir. Et pour ne rien arranger, qui est-ce qui passe juste à ce moment-là ? Ma tante avec toute sa clique.

Et elle croit que je la vois pas, à me regarder, à se dire qu'elle a bien fait de prévenir ma mère, de lui dire que je tourne mal ? Pourquoi ? Que je gâche l'argent de la famille ? C'est sûr qu'elle elle ne le gâche pas, pince comme elle est ! Et le peu d'argent qu'elle dépense, c'est celui de son mari. Et même pas pour des trucs qui valent le coup. Il devait être bien claqué, ce musical, vu la tête qu'ils tirent tous.

Enfin on s'en tape de tout ça. Je me suis arrêté, j'attends, elles regardent, on va repartir. Je vais pas laisser ça me pourrir la soirée. On y va.

Je l'aimais bien, Ben. C'est vrai qu'il m'inquiétait un peu, à l'époque. Je n'ai jamais réussi à garder mon inquiétude pour moi. Il faut dire qu'il m'en donnait, des raisons de m'inquiéter. Il ne semblait intéressé que par les femmes et la fête.

Je me souviens très bien de cette soirée. Avec John, nous étions allés voir un superbe spectacle au Carnegie Hall. Une comédie musicale de mon metteur en scène préféré, avec A... M... alors au fait de sa gloire. Sa voix avait pénétré les tréfonds de mon âme. John avait rencontré quelques collègues je crois, ou bien des clients, ou des investisseurs. Je n'ai jamais bien su à quelles catégories les relations professionnelles de John appartenaient.

En sortant, il y avait énormément de monde sur le trottoir, nous avons du contourner la foule et nous sommes retrouvés sur la route. Il nous fallut encore contourner une automobile stationnée là. Tout occupés que nous étions à échanger nos avis sur le spectacle, je n'y ai d'abord pas prêté attention. J'ai simplement perçu une certaine agitation à l'intérieur, mais les jeunes sont agités par nature. C'est dommage mais c'est ainsi. Ce n'est qu'après quelques pas que j'ai reconnu Ben. Je pense qu'il ne m'a pas vu, il regardait droit devant lui. J'ai tourné la tête et j'allais dire quelque chose, mais John a attiré mon attention : il se passait quelque chose au loin. Un piéton renversé. D'ailleurs la foule massée devant le Hall semblait avoir compris aussi, elle commençait à s'agiter elle aussi. C'est ça qui a d'abord attiré l'attention des collègues de John.

Ben a été condamné. Je suis allé le voir en prison chaque semaine pendant les 15 ans que ça a duré.

L'énoncé de l'exercice :

D’après cette photo de WINOGRAND, vous allez choisir un personnage qui sera le vôtre et qui raconte, à la 1ère personne du singulier et au présent, ce qu’il se passe dans cette photo.

Puis vous allez écrire un autre texte sur cette même photo dans lequel un autre personnage raconte lui aussi à la 1ère personne du singulier la même scène mais au passé, dans un présent qui n’est plus celui de la photo.

Il est donc possible que vienne s'ajouter à cette infolettre une dimension "écrire en public", de la même façon que certains entrepreneurs construisent en public en partageant au fur et à mesure leurs étapes. Cette infolettre visant à parler de tout ce qui m'intéresse, et l'écriture en faisant partie, ce me semble une extension légitime des thèmes. Et de toute façon c'est mon infolettre, je suis bien libre d'y écrire ce que je veux.

J'ai beaucoup aimé cet exercice. C'est un exercice dont l'énoncé est simple, mais la portée riche, du moins pour moi. Il me semble avoir réussi à écrire de deux façons différentes deux personnages différents, et je considère cela comme une petite victoire. En ayant laissé reposer un peu le texte, par contre, je le trouve incroyablement cliché. Ce qui m'inspire deux choses.

Déjà, que cela confirme quelque chose que je dis à tous ceux qui veulent des idées : les premières qui viennent sont souvent les plus banales, et c'est l'effort d'extension d'une liste d'idées qui permet souvent d'aller chercher l'originalité. Dit autrement, les bonnes idées viennent souvent lorsque l'on a pris le temps de vider notre cerveau des idées banales.

Ensuite, à quel point la culture américaine m'imprègne, du moins, ce qu'on en voit dans les films. Je n'ai aucune idée de ce qui entoure cette photo, et j'y ai immédiatement projeté l'imagerie de Gatsby le magnifique ou de Marvelous Miss Maisel1.

Au final, ce n'est probablement pas le texte de l'année, mais c'est un début, et c'est aussi l'occasion de me dire ce que vous en avez pensé !

P.S. : sentez-vous libre d’envoyer cet article à un éditeur !

  1. Une série que je recommande chaudement, clairement dans mon top 3 avec la version américaine de The Office et une autre série à déterminer, probablement Severance (on ne peut pas dire que j'ai choisi de me démarquer dans la vie par mes goûts en matière de séries).

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