Le retour du plus grand mammifère terrestre d’Amérique améliore la santé des sols et la valeur nutritive des plantes, mais leur nombre pourrait ralentir la régénération des peupliers faux-trembles déclenchée par la réintroduction des loups.
Par Warren Cornwall (Abre numa nova janela)

Dans les années 1870, un témoin rapportait la présence, le long de la rivière Arkansas, d’un troupeau de bisons estimé à trois millions d’individus, couvrant près de 1 000 kilomètres carrés. Ces déplacements massifs à travers le cœur de l’Amérique du Nord rivalisaient avec les vastes migrations observées aujourd’hui dans la savane du Serengeti, en Afrique. Toutefois, l’abattage massif, encouragé par le gouvernement des États-Unis, a réduit ces immenses troupeaux à une poignée d’animaux confinés dans des ranchs privés et dans des lieux comme le parc national de Yellowstone.
La résurgence actuelle des bisons dans ce parc offre aux scientifiques de précieuses données sur le rôle écologique de ces impressionnantes créatures. Selon une nouvelle étude publiée dans le journal Science (Abre numa nova janela), un troupeau d’environ 5 000 individus se déplaçant librement à l'intérieur du parc transforme les prairies où il broute, modifiant les flux de nutriments et les communautés microbiennes d’une manière qui renforce la productivité et la valeur nutritionnelle des plantes.
« Avec les grands troupeaux actuels de bisons, les prairies de Yellowstone fonctionnent mieux qu’en leur absence », explique Bill Hamilton (Abre numa nova janela), écologiste à l’Université Washington and Lee, en Virginie, et coauteur de l’article. « C’est un aperçu de ce que nous avons perdus lorsque les bisons ont été presque exterminés en Amérique du Nord à la fin des années 1800 ».
Bien que des écosystèmes comme ceux du nord de Yellowstone aient évolué sous les sabots de millions de bisons, il n’était pas garanti que leur retour aient des bénéfices écologiques (Abre numa nova janela). Un broutage excessif par ces tondeuses naturelles aurait pu, en théorie, endommager le paysage en compactant le sol et en épuisant les nutriments plus rapidement qu’ils ne peuvent être remplacés.
Le troupeau du parc, passé de 23 individus au début du XXe siècle à plusieurs milliers aujourd’hui, parcourt une route migratoire d’environ 100 kilomètres. Leur présence est évidente dans les plaines inondables et les prairies, où leur broutage crée de véritables « pelouses » rasées de près.
Afin de mesurer l’influence de cette expansion sur le fonctionnement interne de ces écosystèmes, Hamilton et ses collègues du National Park Service (service des parcs nationaux) et de l’Université du Wyoming ont clôturé de petites parcelles dans les zones où les bisons broutaient. De 2015 à 2022, l’équipe a comparé ces zones protégées avec celles accessibles aux bisons. Les résultats ont révélé que les bisons consommaient tant de matière végétale dans ces prairies riveraines qu’ils auraient dû, en théorie, dépasser la capacité de régénération des plantes.
Pourtant, ce n’était pas le cas. En approfondissant leurs recherches, les scientifiques ont découvert que, malgré le broutage intensif, la quantité d’azote — un engrais essentiel pour les plantes — demeurait similaire entre les zones broutées et non broutées. Le secret résidait dans le sol : les parcelles broutées contenaient une plus grande masse microbienne, incluant davantage de bactéries convertissant l’ammoniac en formes d’azote assimilables par les plantes. Ce processus stimulait la croissance végétale en rendant l’azote plus disponible, tout en maintenant les niveaux globaux d’azote comparables à ceux des sols non broutés.
L’apport accru d’azote rendait aussi les plantes plus nutritives : leur teneur en protéines dans les zones broutées était environ 150 % supérieure à celle des parcelles non broutées.
« Ce que nous observons, c’est qu’au fur et à mesure que les bisons se déplacent dans le paysage, ils amplifient la qualité nutritionnelle et la capacité des prairies de Yellowstone », explique Hamilton. « Leur broutage a probablement des répercussions importantes pour les autres herbivores et pour la chaîne alimentaire dans son ensemble, semblables aux changements survenus dans le Serengeti lorsque la population de gnous s’est rétablie. »
Cependant, la renaissance des bisons n’est pas toujours bénéfique pour la végétation. Une autre équipe de recherche a récemment signalé (Abre numa nova janela) une résurgence de peupliers faux-trembles dans certaines parties du nord de Yellowstone, probablement liées au retour des loups. L’arrivée de ces prédateurs a entraîné une diminution des troupeaux de wapitis, restés sans régulation pendant des décennies.
Avant le retour des loups dans les années 1990, les bosquets de peupliers faux-trembles régressaient, car les animaux brouteurs dévoraient les jeunes pousses, ne laissant que les vieux arbres qui avaient poussé avant la prolifération des wapitis. Les relevés réalisés dans les années 1990 ne trouvaient aucun jeune arbre de grande taille. Mais lorsque l’équipe est revenue en 2020 et 2021 dans 87 bosquets, près des deux tiers présentaient désormais de jeunes arbres en croissance.
« La réintroduction des grands carnivores a déclenché un processus de régénération qui avait été interrompu pendant des décennies », explique Luke Painter (Abre numa nova janela), écologiste à l’Université d’État de l’Oregon et auteur principal de l’étude. « Environ un tiers des 87 peuplements de trembles que nous avons examinés comptaient de nombreux jeunes arbres de grande taille, un changement remarquable comparé aux années 1990, où il n’y en avait aucun. »
Mais dans 38 % des peuplements de trembles, peu de signes de nouvelle croissance ont été observés. Painter pointe les bisons, trop grands pour être souvent attaqués par les loups, comme cause probable. Dans des études précédentes (Abre numa nova janela), il a documenté des cas de bisons brisant de jeunes peupliers.
« Le nombre croissant de bisons (Abre numa nova janela) pourrait devenir une nouvelle contrainte pour les peupliers faux-trembles dans certaines zones », précise-t-il.
Source : Geremia et coll., « Yellowstone’s free-moving large bison herds provide a glimpse of their past ecosystem function », Science, 28 août 2025.
Painter et coll., « Changing aspen stand structure following large carnivore restoration in Yellowstone », Forest Ecology and Management, juillet 2025.
Article original en anglais : https://www.anthropocenemagazine.org/2025/09/yellowstones-bison-revival-shows-the-power-and-complexity-of-rewilding/ (Abre numa nova janela)
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(Abre numa nova janela)Anthropocène est la version française d’Anthropocene Magazine (Abre numa nova janela). La traduction française des articles est réalisée par le Service de traduction de l’Université Concordia (Abre numa nova janela), la Durabilité à l’Ère Numérique (Abre numa nova janela) et le pôle canadien de Future Earth (Abre numa nova janela).