
L’O2 Arena est pleine dès le début de la compétition. Sachant qu’elle contient 18 000 sièges, c’est quasi extraordinaire et de bonne augure pour notre sport. On entend parler toutes les langues du monde dans les tribunes, pas seulement européennes, pas seulement le tchèque. Ceci, malgré une billetterie qui a été très critiquée par les étrangers, car capricieuse informatiquement parlant et très difficile à utiliser. Seules quelques tribunes intermédiaires sont dénudées, réservées à des VIP ou officiels qui ne se déplacent que pour les meilleurs. L’ambiance est brûlante dès les premières heures. Qu’est-ce qui suscite un tel engouement, alors que les championnats du Monde post J.O. sont généralement le parent pauvre boudé par le grand public et même les media (Les deux salles de presse sont combles elles aussi) ? Pas la présence des médaillés d’or de Milan, tous absents, sauf Laurence Fournier-Beaudry et Guillaume Cizeron. L’attrait de la ville, une des plus belles d’Europe ? Encore faut-il avoir le temps de la visiter, les compétitions occupent une bonne partie de la journée et les gens sont là dès les premiers groupes de concurrents. Hypothèse qui n’est sans doute pas loin de la réalité : tous ceux qui n’ont pu assister aux Jeux Olympiques de Milan en raison des prix exorbitants pratiqués, se rattrapent avec Prague, moins chère et aussi facilement accessible que la plaine du Pô.
Dès la fin de matinée, tout le monde se demande si “QuadGod” va renaître de ses cendres. Quelques heures plus tard, la réponse tombe : oui. Un oui franc et massif. Les premières notes de “Dies Irae” résonnent et Ilia Malinin, qui avait annoncé une combinaison quad Axel/ triple boucle piqué, se contente d’un quad flip. Avec bonheur, la majorité des grades d’exécution montent à +4 et +5. Difficile de faire mieux. Quad Lutz/triple boucle piqué remplace la combinaison zappée. Un petit -1 traîne du côté de la pirouette, mais il ne comptera pas puisqu’il est esseulé. Ilia explose tous les compteurs, dont le sien, avec un record de 111.29 (contre 110.41 aux même Mondiaux l’an dernier). Les juges lui font toujours cadeau de composantes généreuses, mais on n’en est plus là. En fin de programme, le sourire radieux du blond Américain fait plaisir à voir. Il a vaincu ses démons milanais.

A quoi s’attendre avec Adam Siao Him Fa ? On hésite. On espère. On croise les doigts même sans être superstitieux, après tout, ça peut toujours servir. “Leonard de Vinci” est sur la glace au son de “Lighthouse” de Patrick Watson, déjà entendu hier grâce à Vaipan-Law/Digby. La musique est tellement belle et tellement émouvante… Adam sait se l’approprier dès la première seconde. . Quad boucle piqué/triple boucle piqué, triple Axel, quad Salchow, tout est propre. Comme pirouettes et séquence de pas niveau 4, difficulté maximum (même niveau pour Malinin). L’exécution est phénoménale, quelle énergie, le public s’emballe. Il est si bon de le voir de nouveau sourire à la fin, loin du stress et des doutes. Interrogé par Tomas Verner dans le K&C, à la question : “comment était ce SP ?”, il répond, tranquille, des paillettes dans les yeux : “physiquement très difficile, mais je voulais prendre du plaisir et c’est ce que j’ai fait.” Benoît Richaud danse derrière la barrière, puis sur son fauteuil, extatique. Pour Cédric Tour, tout est dans le regard, satisfaction du coach, affection de l’homme. Adam récolte 101.85, et la seconde place provisoire.

Comme dans la chanson de Stéphane Eicher, Aleksandr Selevko a eu des bas, a eu des hauts, et c’est nous qui avons eu plus ou moins chaud en le regardant jouer aux montagnes russes. 3èmes aux championnats d’Europe de Sheffield, c’était bien (même s’il les avait gagnés les deux saisons précédentes), 16ème des J.O., ça l’était moins. Il nous offre aujourd’hui un “Kiss” de Prince aux petits poivrons (plus fréquents dans la cuisine tchèque que les oignons), propre, bien noté, avec quad boucle piqué, triple Axel et triple Lutz/triple boucle piqué. Il est 3ème avec 96.49.
Shun Sato, sur un “Ladies in Lavander”, doux et poétique, a fait de gros progrès côté composantes, en particulier dans l’expression. Les méchantes langues diront que ce n’est pas difficile, puisqu’au départ, il n’en avait aucune. Mais rendons à Shun ce qui est à Sato, il s’est nettement amélioré. Il manque un quart de tour au quad Lutz, mais sa combinaison quad boucle piqué/triple boucle piqué est plus que correcte. On n’en dira pas autant du triple Axel. Shun prend la 4ème place (95.84).
Stephen Gogolev confirme ses bonnes prestations des J.O. Lors de son passage, il est le premier bi-quadiste de l’après-midi. Sur trois morceaux de Royal Crown Revue, son costume évoque plus celui d’un employé des pompes funèbres que le jazz et le rockabilly, d’autant plus que sur glace comme en dehors, il sourit peu. Très peu… Mais sa bonne prestation du jour fait enfin bouger ses zygomatiques : quad boucle piqué/triple boucle piqué, quad Salchow, triple Axel. (94.38, 5ème).
Si vous cherchez Yuma Kagyiama, le voici, au 6ème rang (93.80). La raison ? Un Axel simple assorti d’une chute, le tout invalidé. Tout avait pourtant bien commencé avec un quad boucle piqué/triple boucle piqué, mieux noté que celui d’Adam, et un quad Salchow impeccable. Mais… Yuma est un être humain, il lui arrive de se rater. La musique de “I Wish” lui va pourtant si bien et il paraît toujours se faire tant plaisir en la patinant. Il est aujourd’hui loin de son record personnel (108.77). On connaît néanmoins sa capacité à remonter comme un éclair dans le libre. Attendons…
L’Américain Andrew Torgashev (89.07) avec une performance sans faute, devance Daniel Grassl (88.53), à qui cela ne doit pas faire plaisir. Bon joueur, l’Italien reste souriant malgré le quart de tour qui manque à ses deux quads, dont l’un en combinaison. Ce n’est pas aujourd’hui qu’il se classera plus haut qu’à Milan (88.53, 8ème). Luka Bristchgi est 9ème (88.30), sans erreur mais avec une combinaison quad/double rémunératrice. Le rock de Kaleo, “No Good”, sied à sa personnalité joviale et enthousiaste, et à son patinage tonique. Encore un programme propre, il y en a beaucoup aujourd’hui, ce qui n’est pas si fréquent chez les messieurs, qui rivalisent de difficultés techniques. A la fin de sa prestation, le commentateur remarque: “Votre programme ressemble à un show”. A quoi Lukas répond : “C’est le but !” Le public, qui l’applaudit à tout rompre, est d’accord. L’Américain Jacob Sanchez (10ème, 85.15) a bénéficié du retrait de Jason Brown, et évolue pour la première fois en championnat du Monde. De même qu’Ami Nakaï, il serait judicieux qu’il écoute (ou qu’on lui traduise) les paroles de sa chanson extraite des “Parapluie de Cherbourg”. On ne quitte pas l’amour de sa vie sur un quai de gare avec un sourire d’une oreille à l’autre. A part cette erreur d’interprétation, tout va bien dans un programme séduisant, même s’il reste légèrement scolaire.

De même qu’à Milan, Kevin Aymoz a ressorti “Judas” de Lady Gaga des cartons dans lesquels il avait été provisoirement remisé. Excellent choix. La suite de pas sur la voix de la méga star américaine est un régal. Il y a quelques scories dans ce programme alléchant, d’où son classement au 11ème rang (84.74). Il ne verra aujourd’hui que l’arrière-train de son record en SP qui dépasse les 100 points, mais Kevin cherche avant tout à profiter du moment, ce qu’il fait très bien, avec philosophie et un sourire heureux. Il a trouvé son équilibre. Dans le Kiss & Cry, il déclare : “when you have emotions, don’t bottle up”. Quand vous avez des émotions, ne les étouffez pas (ne les mettez pas en bouteille).
Aux abonnés absents après une chute sur son quad Salchow en début de programme, Nika Egadze plonge à la 15ème place (78.84). Dommage car sa “Valse” géorgienne est une très belle musique, douce-amère et touchante. Même s’il la patine toujours raide comme un passe-lacet, et aujourd’hui le visage fermé, son choix cette saison était excellent. Les patineurs qui optent pour des morceaux méconnus et originaux, plutôt que pour de grands hits radio, ont tout mon respect.

Niveau mondial, François Pitot est encore un “rookie”, un nouveau sur le circuit, puisque c’est sa première participation. 21ème (74,61), il passe le cut, c’est le principal. Engranger de l’expérience est important. Il ne se laisse pas abattre par sa chute sur le quad Salchow, premier élément de son SP. La suite est très clean, et lui permet de talonner le médaillé de bronze européen Georgii Reshtenko (20ème, 75.14), ce qui est une bonne référence, même si ce dernier a aussi été victime d’une chute. Son choix de “Dig Down” de Muse est judicieux. La voix de Matthew Bellamy semble le porter. Lui et son coach, Romain Ponsart, se sont bien trouvés : même sobre élégance, même feeling musical. François devra dorénavant assurer son quad (et d’autres) afin de gagner du galon. Hors contingences techniques, il a déjà tout le reste. Les patineurs français sont connus dans le monde entier pour être des artistes, François n’y fait pas exception.
Par Kate Royan - Prague 26 mars 2026