Skip to main content

Calder | Fondation Louis Vuitton

Fondation Vuitton visite singulière

Qu'une rétrospective au sujet de Calder

D'une salle à l'autre passée le nez en l'air

Admirant de flottantes structures de fer

Qu'il me soit donc permis d'ouvrir en rime et en alexandrins cet article, sans qu'il n'y ait de raison éditoriale évidente si ce n'est celle que les premiers mots qui me sont venus au démarrage rimaient, et qu'écrire en alexandrins, ça fait toujours son petit effet.

Comme d'habitude, la rétrospective que la fondation consacre à Alexander Calder est d'une immense qualité, tant dans les œuvres montrées que dans le parcours.

Et grâce, encore une fois, à un échange avec ma femme, j'ai pu réaliser le tour de force réussi par Calder. Que je vais tenter d'illustrer par un exemple. Supposons que je vous demande de décrire une œuvre de Claude Monet. Vous seriez sans doute en mesure d'en identifier une en particulier et de la décrire. Mettons que je vous demande maintenant de décrire une œuvre de Calder, et je suis à peu près certain que vous seriez incapable d'en décrire spécifiquement une, mais très à même d'expliquer qu'elles consistent en des mobiles, diverses formes colorées (ou non) accrochées et suspendues.

Bref, peut-être n'est-ce pas l'exemple du siècle, ni même de la décennie voire de la dernière quinzaine, mais je suis confiant que vous voyez l'idée : Calder est un sculpteur qui a imposé la forme de son œuvre en association avec son nom, l'idée de son œuvre plus qu'une œuvre en elle-même.

Eh bien pour moi qui associais essentiellement Calder à ce travail, cette exposition a été une révélation, à deux titres. D'abord, parce qu'elle montrait qu'il s'agit d'un artiste au travail bien plus varié.

Ensuite qu'on trouve dès ses œuvres de jeunesse les prémices de sa démarche future.

Si je deviens un artiste un jour, l'on peut anticiper que le cadrage ne sera pas ma préoccupation principale

D'ailleurs j'aimerais prendre un instant pour creuser cette idée, et les deux choses qu'elle m'évoque immédiatement. D'une part, dans la continuation de l'écriture comme moyen de détection de mes schémas récurrents, je reconnais ici ce que je retirais de La promesse de l'aube (Opens in a new window), l'idée que la formation de la jeunesse marque durablement la vie que nous menons. Que l'on n'échappe jamais tout à fait à ses origines, et que même vouloir le faire, c'est quand même être guidé par elles, ne serait-ce que comme anti-carte.

Et d'autre part, qu'à force de revenir sur une idée, elle s'enrichit. Ici y revenir me fait poser la question de la sélection rétrospective. Une fois connu et reconnu pour ses mobiles, Calder et ceux qui en parlent pourraient avoir eu tendance à sélectionner uniquement les morceaux de jeunesse qui confirmaient rétrospectivement le destin qu'il a eu, et dont personne ne parlerait s'il avait finalement fait une carrière de clerc de notaire1.

Dit autrement, notre passé explique notre avenir dans la mesure où nous choisissons ce qui dans notre passé l'explique. Savez-vous réellement pourquoi vous en êtes là où vous en êtes aujourd'hui ? Est-il réellement possible d'anticiper les conséquences futures de nos choix présents ?

Si cette infolettre fait de moi un écrivain célèbre, parce que ses premiers lecteurs décident de la diffuser, mériterait-elle de figurer dans une rétrospective consacrée à mon œuvre ?

Mais je m'égare, laissons là le délire mégalomaniaque, et revenons à Calder, que plusieurs années à La Défense m'ont aussi fait associer à Miró, l'une des sorties de la station de transports étant nommée Calder-Miró en raison de sa situation entre deux sculptures en plein air de chacun de ces artistes.

La rétrospective confirme le lien réel entre les deux artistes, et plus généralement, resitue Calder dans son époque et les mouvements de son temps. Ce dialogue entre artistes est tout à fait passionnant, et l'exposition le montre avec justesse. Et comme manifestement je ne peux pas m'empêcher de revenir à moi et l'écriture, je vous signale que cette idée me réconcilie aussi un peu avec l'idée qu'il faut écrire, et que si j'écris quelque chose qui a déjà été écrit, ce n'est qu'un simple dialogue avec de grands littérateurs. Dialogue qui peut même, lui, se faire à travers les âges. Assumons nos influences plutôt qu'une singularité factice !

Si ce n'est pas déjà fait — je ne cède toujours pas au buzz et fais paraître les articles bien après le début des expositions — allez voir cette magnifique rétrospective. Et assumez que vous aurez été influencé par moi.

P.S. : si vous connaissez quelqu'un qui est convaincu qu'il est vierge de toute influence, influencez-le en lui faisant suivre cet article !

  1. Profession choisie tout à fait au hasard, vous pouvez la remplacer par n'importe quelle autre sans perdre l'idée.

Topic Exposé d'une exposition