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Ce que le jour doit à la nuit | Yasmina Khadra

Yasmina Khadra n'est ni Yasmina Reza, ni une femme, ce qui, pour partie, est contre-intuitif. Ce que le jour doit à la nuit n'est ni un grand roman, ni un mauvais livre, ce qui peut aussi l'être, et qui, en tout état de cause, me rend difficile l'écriture de cet article : comment parler d'un roman somme toute assez banal sans tomber dans la banalité ?

C'est vrai, ce livre a d'indéniables qualités, à commencer par celle de ne pas poser de difficulté particulière : pas d'histoire absconse, de langue difficile ou d'enjeux imperceptibles. Au contraire, un récit qui mobilise quelques-unes des émotions humaines universelles, une histoire bien dosée, ni outrageusement tournepage, ni pompeusement indolente, et une langue juste au bon niveau, avec quelques fulgurances, comme par exemple :

Je pensais offrir ces roses à l'amour de ma vie, et elles ne sont bonnes qu'à fleurir la tombe de mes rêves...1

Et à travers un récit assez simple, de vraies belles questions, assez profondes : nos promesses valent-elles tous les sacrifices ? L'amitié ou le temps doivent-ils tout pardonner ? À quels malentendus nos vies tiennent-elles parfois ? Y a-t-il plus de nuances dans l'histoire de l'Algérie française que les caricatures dont nous sommes abreuvés de nos jours ? — à celle-ci au moins, il n'est pas trop difficile de répondre oui. Et finalement, pour tenter d'expliquer le titre sans dire une énième fois que c'est un roman au joli titre, quelle part de la beauté de nos vies n'est-elle permise que par ses moments les plus sombres ?

L'on arrive au cœur de mon paradoxe. Je perçois les qualités de ce roman, et l'enthousiasme ne vient pas. Vous êtes-vous déjà retrouvés dans cette situation ?

En tout cas, j'ai tourné la dernière page sans que ce livre ait réellement mis mon âme en mouvement au point de justifier un avis tranché, dans un sens ou dans un autre. Peut-être la promesse était-elle trop belle. Peut-être que lorsque l'on choisit une histoire simple, celle de l'amitié d'une bande de garçons et la façon dont l'Histoire et LA femme la disloque, il y a intérêt à sacrément bien le faire pour mériter que l'on crie au génie. Et sans doute, si je continue d'utiliser cette infolettre comme vecteur d'honnêteté avec moi-même, si j'ai fait trois allers-retours sur cet article, c'est probablement parce qu'il vient agiter une crainte : Ce que le jour doit à la nuit est le livre que j'ai peur d'écrire...

Un livre qui est objectivement bon et émotionnellement vide. Ce que le jour doit à la nuit me fait penser à ces gens un peu lisses que l'on croise parfois, qui ont des qualités mais pas trop, des défauts mais pas trop, pas d'aspérités auxquelles se scratcher. Ou à ces moments de vie qui sont agréables, et qui pour autant, ne génèrent pas d'extase.

Je reconnais mon tropisme pour la littérature qui n'a de valeur que lorsqu'elle n'est pas banale. C'est la raison de mon souverain et infondé mépris pour Musso et Lévy, au-delà d'un classisme très bourdieusien.

Et pourtant, il y a une vraie beauté à la banalité, à l'habitude, à l'appréciation des choses simples. Je sais que l'un des lieux communs de l'époque, c'est que "les réseaux sociaux ont rendu les gens accros à la dopamine, plus personne ne supporte l'ennui, plus rien ne dure, tout est jetable, et de toute façon, l'IA et les écrans détruisent le cerveau, et particulièrement celui des jeunes". Ce lieu commun mérite un article à lui seul, il en restera là pour l'instant, je vais plutôt aller à la conclusion de cet article et à ce qui a été, pour moi, l'intérêt de ce livre.

Celui de m'avoir remis face à la nécessité d'apprendre à voir le beau dans le banal. Pas plus qu'il n'est utile de chercher le génie à la moindre page tournée, il ne faut s'attendre à ce que chaque instant soit un instant de grâce. Savoir détecter et apprécier des choses que nos élans du cœur ne nous montrent pas ou plus, savoir tirer le meilleur du commun, ou, pour le dire avec emphase, savoir aimer la vie malgré tout, peut-être est-ce cela, le vrai génie ?

P.S. : si l'un de vos proches ne veut vivre que des expériences hors du commun, confrontez-le à un autre point de vue !

  1. Passage d'autant plus fort dans son contexte, mais je ne voudrais pas gâcher pour ceux qui n'ont ni lu le livre, ni vu le film qui, il me semble, en a été tiré, un élément clé de l'intrigue.

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