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Les liaisons dangereuses | Pierre Choderlos de Laclos

Ce roman touche à trois choses qui ont disparu ou presque : la correspondance épistolaire, le subjonctif, et la morale. Pour deux des trois, la disparition est regrettable.

Commençons par les lettres. Je me plaignais en recensant l'Oiseau moqueur (Opens in a new window) du peu de crédibilité des passages qui étaient censés être des extraits de journaux des personnages. Il faut par contraste saluer ici l'immense talent de Laclos pour le genre du roman épistolaire. Chaque protagoniste a son propre style, chaque lettre est crédible et nous dévoile le caractère du personnage. Chacune fait progresser l'intrigue, et nous rend curieux de la réponse. Le fait aussi de prendre la relation entre les personnages en cours concourt au dévoilement progressif de leurs caractères. Dans une lettre, pas d'exposition inutile, l'on comprend qui est qui au fur et à mesure de la lecture.

Et lire autant de lettres rappelle l'indéniable charme de ce moyen de correspondance. Et comme nouvel avatar de l'écriture comme outil d'analyse, cet article m'a permis d'aller au-delà du lieu commun. Mon premier mouvement, c'était de dire qu'une lettre, c'est beau parce que l'on prend le temps de l'écrire. Mais rien n'empêche aujourd'hui de prendre le temps d'écrire un texto, ou d'écrire un email (ou un DM sur n'importe quel réseau social pour ce qu'il en est). Ce n'est donc pas le medium qui implique le temps, et regretter que l'on ne prenne plus le temps d'écrire, ce n'est pas regretter les lettres, c'est regretter le temps. Alors si cette infolettre doit donner des leçons de vie tirées de la littérature, ce serait "prenez le temps de faire quelque chose pour ceux à qui vous tenez, peu importe le moyen".

Et si possible, faites-le en utilisant le subjonctif. Ce roman datant du XVIIIe siècle, il en fait un usage extensif, et je dois confesser que c'est une de ces lectures qui me font régulièrement me dire que je devrais veiller à élever mon niveau de langue, paradoxalement, à l'oral. Non que je ne puisse utiliser davantage de subjonctif à l'écrit, et peut-être le ferais-je. Mais surtout que la langue française est belle et que la bien parler ne peut qu'élever. D'ailleurs ce constat n'est pas sans rapport avec le précédent : manger les négations, dire "on" plutôt que "nous", ce sont de précieuses secondes de gagnées. Prendre le temps d'écrire, prendre le temps de réfléchir à la formulation de ses phrases, c'est peut-être lutter à son niveau contre l'accélération du monde ?

Néanmoins, je ne suis pas certain que les lettres et le subjonctif fussent le principal message de Choderlos de Laclos, contrairement à la morale. Et en l'occurrence ce que ce roman m'inspire, au-delà du bien-fondé de la morale, du bien et du mal, c'est qu'au moins en termes d'exécution, il semblerait que la morale rigoriste de l'époque fût avant tout un moyen de contrôle des femmes. C'est par la peur du scandale que Valmont étouffe ce qu'il convient d'appeler un viol. C'est l'asymétrie de traitement entre homme et femme qui empêche la marquise de Merteuil, une femme, de recourir aux mêmes moyens que Valmont pour aboutir aux mêmes fins. Ce livre dénonce plutôt bien le mésusage qui peut être fait des règles, quand elles sont détournées pour le bien de certains.

Et il semble toutefois avoir une morale, puisque le plus immoral de ses protagonistes finit par être puni, sans toutefois que cela dispense ses victimes des conséquences néfastes de sa conduite.

Dès lors, trois résolutions en en fermant la dernière page : prendre plus de temps, utiliser plus de subjonctif, ne pas être égoïste. Rien de bien révolutionnaire, mais comme je le disais à l'occasion d'un précédent article, il y a une vraie beauté à la simplicité.

P.S. : demandez à un séducteur de votre entourage son avis sur cet article !

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