TW : éco-anxiété / solastalgie
Grenoble, été 2022 (pendant la canicule et les incendies en Chartreuse et dans le Vercors).
Une sensation de chute libre, qui s’accélère. L’impression, lors de mon arrivée dans ce pays, d’avoir loupé l’atterrissage de l’avion. Je m’éclate à 1000 km/h dans le béton et l’asphalte et le verre. Je deviens gerbe de chair, vaporisée par un soleil d’apocalypse.
J’entrouvre les yeux, au ras du sol. Mon corps n’est plus qu’une flaque rouge visqueuse, répandue dans l’herbe jaunie. L’herbe cramée par la canicule, coincée entre deux rails de tramway, enfumée de dioxyde de soufre et de particules fines.
Je referme les yeux, et me laisse sombrer.
(L’herbe est beaucoup plus verte plus verte plus verte d’où je viens. Je me souviens, oui je me souviens de la forêt aussi ancienne que le monde, des pics dans les nuages, des cascades hautes comme le ciel. Je me souviens des milliards de milliards de tiges et de branches et de feuilles et de lianes qui débordent et qui envahissent tout et qui se lancent à l’assaut des infinies murailles de basalte noir.
J’étais dans mon royaume. Dans mes artères coulait de la sève. La chlorophylle exsudait de mes pores. Mes nerfs étaient faits de mycorhize et de mycélium. Mes cheveux et ma peau sentaient l’humus. Mon cœur battait au pouls millénaire des arbres.)
Le soleil. Le soleil. Le soleil me dessèche. J’agonise en même temps que toute la végétation à mille kilomètres alentours.
Les humains d’ici n'ont plus la moindre idée de ce qu’est réellement la nature, la vie. Ils ont génocidé les peuples sylvains ; il n’en reste plus que des lambeaux de chairs déchiquetées, qui attendent leur dernière heure avec l’arrivée des flammes. Leurs “forêts” sont désormais des rangées d’arbres identiques, plantés au cordeau. Sur les millions de kilomètres d’artères de goudron, se meuvent leurs créatures de métal gavées par les cadavres d’autrefois. À perte de vue, leurs champs nitratés ont remplacé les steppes et les troupeaux multitudes. Ils ont même réussi à transformer la pluie, ancienne source de vie, en poison sur la totalité de la planète.
La pluie. La pluie. J’attends et implore la pluie, fût-elle toxique, pour renaître. Mais je me répands au sol, et la terre calcinée me boit jusqu’à la dernière goutte. Partout autour de moi, les montagnes brûlent. Leurs monocultures d’arbres partent aussi en fumée.
(Mon âme part se réfugier dans son sanctuaire lointain, au milieu de l’océan. Je me sens rappelée.
L’odeur de tourbe et de mycélium m’envahit à nouveau. Du fond de l’eau glacée, teintée d'or par les tanins du bois pourrissant, je perçois les rayons du soleil qui scintillent à la surface, inoffensifs. Dans le contre-jour se dessinent les branches, chargées d’énormes coussins de sphaignes et de milliers d’épiphytes. Au-dessus de moi, toute la ravine est baignée d’une lueur émeraude, réverbérée par les murs couverts de mousse. Une brume opaline s’épaissit entre les arbres, immergeant la forêt dans un fleuve de vie.
“Nous t’avions prévenue. Pourquoi es-tu partie ? Tu l’avais oublié, mais tu nous appartiens, à jamais.”
Oui… Mais pour une unique fois dans ma vie, pendant un bref moment, je me suis sentie humaine, avec elle. Humaine et animale et végétale tout à la fois. J’étais enfin comprise, liée à une semblable. Quelle étrangeté agréable… Ça en valait le coup. Oui, un instant d’humanité valait bien une éternité de chlorophylle.)




“Comment rester écolo sans devenir dépressif” (Öffnet in neuem Fenster): ce livre présente la solastalgie et surtout, comment la surmonter en passant à l'action.
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