
Il se fait tard et les vagues sur la mer glauque se sont calmées. Luc marche le long du rivage, les mains dans le dos, le regard dans le vide. L’eau glacée, salée, inconnue, lèche les plis tombants de sa toge. Il pense à autre chose, son esprit va et vient ; ses yeux fixent soudain un point brillant sur l’horizon et ne le quittent plus.
Ce point lumineux se rapproche ou se fait plus gros, il ne sait pas. Luc s’arrête et l’attend. Une silhouette se détache de la ligne noire entre mer et ciel, sur les nuages aux contours bleutés. Le crépuscule est comme repoussé par cette nouvelle lueur qui arrive enfin sur la plage.
« Quelle est loin, la terre qui t’a vu naître.
— Et toi, commence Luc, pourquoi as-tu choisi d’apparaître à la tombée de la nuit, nimbé de lumière du jour ? »
Les deux hommes se jaugent, s’observent. Il y a entre eux des mots qui ont été échangés et immédiatement regrettés. Par la prière, la bouche close et les mains serrées, certes, mais ces mots comptent, tout de même ?
« Que se passe-t-il ? Pourquoi suis-je de retour ? demande la silhouette ankylosée de lumière.
— Je ne sais pas. Nous sommes tous et toutes revenues, un à un.
— Par la mer ?
— Non, par la pensée. Je le crois bien.
— Et pourquoi toi ? Où sont Jacques et Jean ? Simon ?… Marie-Madeleine ? »
Luc hausse les épaules. Il prévoyait cette réaction. Il ne dit rien, il ne comprend pas bien ce qu’il se passe non plus.
« Quand tu seras prêt, Seigneur.
— Ne m’appelle pas ainsi.
— Eh bien, quand tu seras prêt, Jésus, ils t’attendent. »
L’intensité lumineuse autour de la silhouette faiblit et, enfin, un homme apparaît. La peau mate, le teint fatigué de ceux qui travaillent le bois et la pierre, les cheveux en bataille. Il ne ressemble pas aux images que Luc a vues dans les églises et les livres, mais ne dit rien. Comment expliquer tout cela à cet homme à ses côtés ?
Luc fait quelques pas vers les dunes, loin de la mer et des vagues.
« Viens, ils t’attendent », commence-t-il avant de s’arrêter. « Comment m’as-tu reconnu ?
— Tu es Luc. Le savant, l’historien, l’archiviste.
— Entre autres, oui.
— Tu as bien travaillé pour moi.
— Merci. J’ai fait simplement ce qui était attendu, enfin… je crois. »
Ils reprennent leur marche sur la plage. Jésus, qui a traversé la mer à pied, piétine et trébuche sur le sable blanc. Son acolyte, plus âgé, plus lent, trouve l’équilibre plus facilement. Quelques longues plantes grises et leurs racines apparentes tiennent la dune qu’ils escaladent. De l’autre côté, une foule silencieuse les attend.
Jésus marque un temps d’arrêt. Il tente de comprendre ce qu’il voit : les phares des voitures, les tentes, la scène dressée sur un parking au béton déchiré. Il manque de tomber, se rattrape à Luc.
« Que… qui sont-ils ?
— Des croyants. Des non-croyants. Tout le monde qui a pu venir est venu, Seigneur. »
Jésus le regard, mais ne dit rien de plus.
« Et pourquoi sont-ils là ?
— Ils appellent cela un Festival. Ils prient, ils invoquent grâce aux machines que tu vois là-bas.
— Les machines ?
— Ces amas de métal et de nacre qui vrombissent. Ce sont elles qui nous ont fait venir. »
Jésus tremble ; toute cette réalité lui paraît soudain bien étrangère.
« Que fais-je ici ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. »
Et comme si un signal silencieux avait été lancé, la foule marche vers Jésus. Dans un calme blanc, ces hommes et ces femmes forment une file unique et, chacun son tour, les membres du public s’approchent et baisent les pieds de Jésus. Certains le prennent en photo avec des appareils jetables — le flash soudain brûle les rétines et fait bondir le cœur. Quelques-uns se signent devant lui, les yeux remplis de larmes. Des mains sont tendues et Jésus, hésitant, les saisit et les serre. Cela suffit parfois. D’autres veulent échanger quelques mots ou poser une question. La voix tremblante, encore agrippée par l’émotion d’être revenu, Jésus répond avec franchise et chaleur.
Bientôt, les premières lueurs de l’aube pointent dans le ciel. Dos à la mer, face au soleil levant, Jésus et Luc observent les derniers témoins s’éloigner. La scène a été désertée. Quelques-uns remballent leurs tentes, montent dans leurs voitures. Le parking se vide petit à petit.
Jésus et Luc se retrouvent seuls ou presque. Ils font quelques pas sur la dune. Des campeurs font du café, mais n’en proposent pas. De toute façon, l’odeur déplait aux deux hommes.
« Et maintenant ?
— Je ne sais pas très bien, commence Luc, mal à l’aise. Je n’ai pas véritablement reçu de formation.
— Le… Festival est terminé ?
— Je crois. Viens, Jésus, faisons quelques pas dans les dunes. »
Ils marchent en silence. Le sable frais, humide, se réchauffe lentement. Le soleil rasant fait ressortir les détails, les herbes coupantes, les cailloux polis, les coquillages blancs. Tout cela prend la lumière.
« Qu’est-ce…, dit Jésus, avant de s’arrêter.
— Je n’en sais rien. Pourquoi moi ? Pourquoi ici ? Pourquoi maintenant ? »
En bas des dunes, sur le parking, la sono se remet en marche.
« Du rock.
— Comment sais-tu tout cela ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. On m’a confié le soin de m’occuper de toi et c’est à peu près tout. Leurs mots sont courts et brutaux. Ils mélangent le passé et le présent.
— Jérusalem ? Le Temple ? Nazareth ?
— Je ne sais rien. Personne ne m’en a parlé. » Luc gratte le sable à ses pieds. Un masque en or, représentant un chacal, fait irruption ; il l’ignore.
« Je me sens las. »
Luc l’invite à s’asseoir à côté de lui. Une fois installées au sommet de la dune, leurs deux ombres s’étirent à l’infini vers la mer.
« C’est normal, murmure Luc. C’est bientôt fini. Le festival s’arrête. Ils vont couper leurs machines.
— Et nous irons où ?
— Nous retournerons… quelque part. »
Luc sourit, repousse du pied le masque en or qui coule au fond du sable. « Je me souviens de la Béotie, des plaines crayeuses, de l’herbe folle entre les champs, de l’air chaud qui glissait entre les roches et les temples jusqu’à la petite synagogue où j’ai écrit mes textes. Je croyais si fort à ta présence, à ton existence, que je te voyais parfois quand je relevais la tête. J’apercevais ta silhouette sur le pas de ma porte. Je tremblais en t’imaginant relire les mots que j’avais inventés, te demandant si oui ou non j’avais eu raison, si j’avais compris, si j’avais… »
Le vrombissement de la machine de porcelaine derrière eux s’interrompt brutalement. Le silence qui suit neutralise tous les autres sons, les vaguelettes sur la mer, les mouettes et les albatros dans le ciel, le vent qui fait claquer les tentes. Luc tourne la tête. Jésus n’est plus à ses côtés, mais le sable a gardé sa trace.
D’une main, l’évangéliste égalise le sommet de la dune avant de prendre une dernière respiration.