
Où vont les bancs lorsqu’ils sont démontés ? Existe-t-il quelque part sur cette planète un cimetière de mobilier urbain ? Ces questions tournent dans la tête de Simon. Des oiseaux de malheur, des charognards qui attendent leur tour pour picorer ici et là ce qu’il reste sur les os. Le jeune homme n’ose pas bouger. Sur son visage, il ressent la chaleur intense du feu et du métal carbonisé et du bois incandescent. Donc, il tremble.
Combien de fois était-il passé devant la cathédrale sans même lui lancer un regard ? Oui, la première fois peut-être, tout juste monté à Paris, il avait posé ses yeux sur la pierre sculptée, le portique, les gargouilles… après tout, c’était naturel. Mais depuis ? Le véritable lieu de ses affects, il le touchait du bout des doigts. Le banc devant la statue, c’est là qu’il avait vu pour la première fois ses « amis d’internet », c’est là qu’il avait donné des dizaines de premiers rendez-vous, qu’il avait reçu son premier baiser sous la neige. Un froid terrible avait saisi la ville et il avait convaincu T. de venir s’asseoir avec lui quelques minutes alors qu’ils marchaient vers l’arrêt du Noctilien. Quelques mots échangés, petit à petit la conviction que tout cela était perdu d’avance, qu’il n’y aurait rien d’autre qu’une poignée de main molle, qu’un SMS bâclé. Et puis la neige avait redoublé d’intensité, les flocons s’étaient épaissis et ralentis. T. s’était penché et avait dit « bon, je te laisse » ou « je dois y aller » et avait posé sur la joue une bise fugace, suivi d’un baiser sur les lèvres. Simon avait immédiatement compris dans son cœur que c’était une façon d’éviter le dialogue, un cadeau pour mieux faire passer la pilule. Il en aurait voulu davantage, mais quoi exactement ? En y repensant — à ce banc, à ces amis, à ce baiser —, il ne parvenait plus à produire une image claire de ce qu’il désirait réellement. Tout comme T., dont les traits s’étaient évanouis à l’exception d’une canine légèrement en biais.
Simon revient à lui. La cathédrale brûle et il est aux premières loges et il ne pense qu’à ce banc. La seule tête détournée de l’incendie. Il tremble.
Qu’est devenu T. ? Que sont devenus les flocons de neige ? Le monde a bien changé et tout cela n’a plus aucune valeur pour Simon. Il a rencontré une fille, ils ont découvert des choses ensemble et, à chaque découverte, il se disait « c’est grâce à elle ». Ensuite, cette fille, C., oui, c’est ça, C., est partie à l’autre bout du monde et avait très pragmatiquement dit que c’était plus simple de s’arrêter là pour éviter de se faire du mal, mais Simon avait eu mal justement, pendant des mois ; en plus de l’absence, il ressentait la culpabilité de ne pas être capable de réagir comme elle. Il s’était demandé si tout était aussi douloureux tout le temps partout. Si tous les hommes et les femmes, si tous les bancs et les flocons pesaient le même poids sur son cœur. C. ne lui avait jamais envoyé ni de message ni de lettre. Internet se reconstruisait périodiquement, chaque couche effaçant une ère bien spécifique. Des années plus tard, comme soudain rappelé par un mot-clé enfoui au fin fond de son esprit, il avait repensé à elle. En quelques secondes, il avait retrouvé sa trace. Elle vivait à quelques rues de chez lui, à Paris ; elle avait repris ses études, s’était coupé les cheveux très courts. Il avait pris un moment, hésité, sa souris avait voleté au-dessus du bouton « Ajouter comme ami(e) » et puis, finalement, il avait renoncé.
Des policiers font reculer la foule. En quelques minutes, il ne fait aucun doute que la cathédrale ne survivra pas. Des pompiers arrivent de toutes parts. Simon est repoussé, d’abord à hauteur du banc, puis sur la route, de l’autre côté du parvis. Il a le sentiment, un peu idiot, que bientôt il n’aura plus jamais accès à ce banc. Il l’observe une dernière fois, se glisse hors de la foule, marche le long des quais, rentre chez lui, tremble toujours — quand n’a-t-il pas tremblé ? Une énergie folle, qui semble plus forte encore que le feu, s’empare de lui, l’anime. Il gratte le papier, il dessine le banc qu’il a tant de fois vu, il note des sensations — le métal froid, la bulle de rouille sous la peinture, la lourdeur des fleurs forgées sur l’accoudoir. Chaque tracé, chaque ligne le rassure, le ramène sur Terre. Bientôt, Simon fixe des pages noircies par les croquis. Le visage de T. semble lui revenir. Il n’est plus bien sûr des caractéristiques. Celui de C. ne veut tout simplement plus s’afficher. L’esprit de Simon s’embrume, s’obscurcit jusqu’à ce qu’il s’éteigne. Il soupire.
Le banc sera déboulonné durant les travaux et ne sera jamais remplacé.