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Nouvelle — Deux primates (Bradbury Challenge 2026, 09/52)

Les deux paires d’yeux se voient, se croisent au même moment. L’étang à la surface tranquille accueille leurs corps lourds, gonflés par l’air putréfié. Ils boivent en même temps, d’un geste similaire, l’un gauche, l’autre droitier, mais à chaque fois une main en coupe qui capture de l’eau croupie et l’apporte à la bouche.

Une fois leur soif étanchée, les deux primates s’éloignent, pour mieux se jauger et comprendre ce qu’ils se passent. Il s’agirait de ne pas faire ami-ami trop tôt. Ils préfèrent observer les mouvements, les poses, les regards. Ils veulent se toucher, ne se rappellent plus très bien de la sensation. Ça faisait du bien, non ?

Ils s’avancent. Près de l’étang qui retrouve son calme, ils étudient leurs doubles se créer et se mesurer de la même manière. Ils ne trouvent plus être les derniers primates sur cette planète, ils sont désormais quatre.

Le vent secoue un arbre au-dessus d’eux. Des feuilles se détachent, tombent avec lenteur, viennent troubler l’eau. Les doubles s’effacent.

Les primates se sont rapprochés. Ils entament une danse nuptiale, comprennent que cela ne servira à rien. Ils gonflent leurs muscles, frappent leurs pectoraux, enchaînent grimaces et cris grotesques. Le plus bruyant gagnera ? Ou bien le plus endurant ? Ils ne le savent pas encore.

La danse dure jusqu’à la tombée de la nuit. Le vent monte, retire à la prairie calme et aux ruines moussues la température de la journée. La lune se lève, défigurée au pôle nord, déchirée, éparpillée dans le ciel qui paraît plus lumineux.

Les primates ont creusé des terriers dans le béton calciné. Ils y passeront la nuit, patienteront jusqu’à ce que, demain, la chaleur revienne. Leur danse ou leur duel attendra aussi.

Il ne reste sur cette planète que des preuves égoïstes du monde d’avant.

Les larmes, les cris, le feu, rien n’a altéré le destin. Les primates le savent ou, plutôt, ils le devinent. Quand ils s’endorment, non sans avoir vérifié que l’autre a lui aussi fermé les yeux, que l’autre est bel et bien assoupi, ils ne rêvent que des logos, des marques, des pictogrammes indiquant toilettes, snack et escalator. Ils songent de musiques qu’ils n’entendront plus jamais. Ils ne peuvent plus qu’espérer croiser la route de ces goûts effacés par le temps.

Voilà que la Lune fait des siennes et rappelle à tout le monde son existence ; un de ses morceaux traverse le ciel et sa chute fait vibrer les terriers des primates. Ils sortent à quatre pattes, tremblant. Ce son-là, oui, ils s’en souviennent. Le cri, la fureur, la mort, ils ne peuvent pas l’ignorer. L’un des deux hurle, l’autre hulule. Invocation, malédiction, le résultat est le même. La pierre détourne son chemin et s’en va s’écraser plus loin.

Les primates n’osent pas retourner dormir. Il leur semble que le jour sera bientôt là. Ils attendront alors, prêt de l’étang ou bien dans ces buissons chargés de baies qu’ils n’ont pas vus la veille au soir. Chacun leur tour, ils s’y rendent, piquent des fruits et esquivent les épines, avalent des poignées entières. Acide. Sucré. Enivrant.

Lorsque le soleil, bien plus pâle que celui de leurs ancêtres, se lève enfin, les primates l’accueille couché sur le dos, les bras et les jambes écartées. La chaleur les adoucit, éloigne un instant la peur de la violence, du combat. Arrivés à la même conclusion — trop similaires pour être menaçants —, ils choisissent de cohabiter dans l’indifférence. L’un aura pour territoire la ruine au sud, qui va de l’étang jusqu’à l’arche en béton noir. L’autre a déposé sur la frontière imaginaire une série de petits cailloux blancs ; il les pointe du doigt en montrant des dents comme pour bien spécifier leur utilité. Le premier vient voir, tente de bouger un marqueur et reçoit cris et injures, préfère s’éloigner, avant de revenir.

Cette danse se répète plusieurs fois, car, dès que l’un a le dos tourné, l’autre déplace les pierres. Parfois, les coups pleuvent, une touffe de poils s’arrache, ou du sang jaillit d’une cuisse. Bientôt, les primates envahissent le territoire de l’autre, sans que cela ne change quoi que ce soit à l’affaire. Ils manquent le lever de la Lune. Ils ne voient ni n’entendent les premières météorites tomber aux alentours. Ils ne font attention à cette pluie infernale que lorsque le sol se met à trembler et que l’air chauffe, encore et encore.

Ils dressent la tête, deux paires d’yeux sur le même point lumineux dans le ciel qui grossit.

Les deux primates se rapprochent l’un de l’autre et enfin, cette fois, ils se touchent avec douceur.

Kategorie Nouvelles