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Nouvelle — Le Crapaud et le magicien (Bradbury Challenge 2026, 10/52)

(Attention, ce texte contient quelques détails sanglants)

Je pense qu’il est important de tirer les choses au clair avant de commencer : je ne suis plus l’assistante du magicien. Voilà, c’est limpide, c’est dit, on peut passer à autre chose. Je me doute que vous allez, très bientôt et très vite, vouloir m’assaillir de questions, mais je ne pourrais pas vous répondre.

De un, je ne sais pas. Je n’ai jamais su. J’étais son assistante, pas sa confidente, pas sa maîtresse, pas une étudiante. Je m’apprête, je répète, je souris et je monte sur scène et c’est tout. C’est un travail comme un autre : danseur exotique, bouchère, comptable, astronaute, assistante de magicien.

De deux, même si je ne savais, je ne dirais rien. C’est clair ? Pas besoin de me regarder comme ça. Pas besoin de m’attendrir. Tout ce que je peux vous raconter, c’est le soir où il a fait de la véritable magie.

Il se tient sur le bord de la scène, exactement là où il doit être. Ce n’était pas du tout le genre à changer ses habitudes, alors modifier le déroulé du spectacle ? Jamais. Il se tient donc là, près du public, et il sort de sa poche une boîte d’où il extraie un crapaud massif. L’animal est énorme, bien trop gros pour le contenant d’où il vient, quelques personnes dans la salle réagissent. Je dois dire que d’habitude, le public éclate de rire à ce moment-là, car c’est absurde et surtout, je me trouve juste là, à côté, un pas à droite, deux pas derrière et qu’il cache mon visage avec l’amphibien. Bref. Il sort le crapaud, il le montre et il demande qu’on l’applaudisse. Jusque-là, normal.

Et puis il marche vers la boîte au fond de la scène. C’est grand comme ça, ouvert sur le dessus et il y a devant une sorte de vitrine avec des rouages. En gros, si le crapaud finit dedans, il va être haché menu. Le magicien sourit, dit que tout va bien se passer et laisse tomber la créature. Là, la machine se met à fumer et les effets sonores prennent la priorité : le crapaud est si lourd, si gros, qu’il brise les rouages. Tout ça, fait encore partie du tour. Normalement, le magicien comprend son erreur et plonge son bras dans la machine pour en retirer non pas le crapaud, mais une colombe. Et c’est là que ça a dérapé.

Encore une fois, n’attendez pas que je vous dise le pourquoi du comment. Le magicien a toujours joué sur ce tableau grotesque et dégueulasse. Il a coupé des animaux vivants pour créer des hybrides, coulé un flamant rose dans une dalle en béton, il a même une fois, mais c’était avant que je le rejoigne, fait pondre par une poule un poulet rôti. Vous voyez un peu le genre du gars ? Je le trouvais sympathique, hein, au demeurant. À côté du travail, il était adorable et il payait en temps et en heure, ce qui est très rare dans notre profession. Notez-le dans votre petit carnet, ça pourra peut-être intéresser les lecteurs.

Donc voilà, il a plongé sa main dans la machine et il a poussé un cri de stupeur. Pas de douleur, hein, de stupeur, notez-le bien ! Parce qu’il a compris que ce n’était pas la boîte habituelle, mais une autre, une qui était réelle. Le crapaud avait été écrasé et concassé dans une fine pâte verdâtre et il venait de fourrer ses doigts dedans, entre les rouages, dans le mécanisme.

Là, il a hurlé. Et de douleur, cette fois, notez-le ça aussi. Il a braillé comme jamais. C’était insoutenable. Long. À chaque seconde qui passait, de plus en plus de gens dans la salle comprenaient que ce n’était plus un tour de magie, mais bel et bien un cauchemar. Il a retiré ce qu’il restait de sa main d’un coup sec… ça a craqué… et ensuite il a fait deux pas vers le public et s’est effondré.

Et c’est là que vous me demandez : et la boîte alors ? Eh bien, ce fut mon premier réflexe. Je me suis approchée du fond de la scène pour débrancher cette affreuse machine. J’ai tiré sur la prise et elle s’est éteinte, mais quand je me suis penchée dessus… c’était la même boîte que d’habitude. Pour le public, en direction des sièges, il y avait une vitrine et des mécanismes, mais ils étaient inaccessibles. Au centre de cette boîte, il y a un espace assez grand pour poser le crapaud et récupérer dans un filet une colombe qui roucoulait tranquillement.

Je n’ai pas su quoi dire ou quoi faire. J’ai remarqué l’oiseau, il était bien là, il n’avait pas bougé et il attendait son tour. Mais j’avais vu aussi de mes propres yeux le crapaud et le bras de mon patron se faire déchiqueter.

Et avant que vous posiez cent-cinquante questions : non, je ne sais pas. Je ne sais pas et franchement, je ne veux pas savoir. Qui a échangé la boîte ? Qui a réussi ce tour en dix secondes maximum ? Est-ce qu’un magicien en voulait à mon boss ? Je ne sais pas. Je ne sais rien.

Enfin, si. Je sais une chose. Que ce crapaud va me manquer !

Kategorie Nouvelles