Passer au contenu principal

La promesse de l’aube | Romain Gary

J’ai tellement de choses à dire sur ce roman magnifique que je ne sais pas par où commencer !

Mon intention initiale, en démarrant la rédaction de cet article, était d’avoir pour incipit un pastiche de Romain Gary sur l’un des thèmes de ce livre, qui parle dans sa première partie d’un adolescent qui passe une partie de son temps à regarder passer les femmes un concombre salé à la main…

N’ayant pas le talent de Romain Gary, mais ne voulant pas renoncer tout à fait, il me semble plus prudent de renvoyer ces quelques lignes à une note de bas de page1, et de citer in extenso un long extrait du même acabit d’un écrivain de talent2.

Ceci étant dit, le plus simple reste sans doute de prendre les choses dans l’ordre.

Déjà, j’ai mis trop de temps à lire ce livre. J’aurais dû le faire plus tôt, et je ne remercierai jamais assez la toute première lectrice de cette infolettre de me l’avoir si chaudement recommandé !

Ensuite, le titre est magnifique. Je me dis qu’un romancier qui trouve un bon titre a déjà fait une grande partie du chemin3 — et Romain Gary est plutôt doué pour cela. J’aime que le titre donne envie de se plonger dans le livre et dévoile son sens au fur et à mesure de la lecture4.

Après, il y a tellement de passages qui m’ont marqué dans ce livre ! Quelques extraits en vrac :

Sans vouloir insulter personne : ils avaient raison, et cela seul eût du suffire à les mettre en garde.

Ce que je veux dire, c’est qu’elle avait des yeux où il fait si bon vivre que je n’ai jamais su où aller depuis.

Sans oublier une mise en pièce en bonne et due forme de la psychanalyse, sur laquelle je ne m’attarde pas par respect pour les croyances de chacun (en espérant que je ne sois pas passé à côté d’une forme de second degré en lisant ce passage, aveuglé par la joie de lire quelque chose que je cautionne pleinement).5

Romain Gary manie tout au long de ce livre — et manifestement de sa vie — sa plume avec une grande habileté. L’on suit avec plaisir comment cette promesse de grandeur faite à sa mère à l’aube de sa vie va le poursuivre, parfois malgré lui.

Et l’on suit avec lui l’incroyable personnage qu’est sa mère, à qui ce livre rend un hommage magnifique. Une citation parmi tant d’autres pour situer le personnage :

Elle me demanda de l'accompagner à l'église russe.

— Mais je croyais qu'on était plus ou moins juifs?

— Ça ne fait rien, je connais le pope.

Je trouvai l'explication valable.

C’est elle, l’héroïne de ce beau livre qui montre tout ce que l’amour d’une mère est capable d’accomplir, et qui donne envie de vivre à la hauteur de tout ce que nos mères ont sacrifié pour nous.

Légendes du je
Riche idée que d'avoir acheté une compilation de plusieurs des textes de Romain Gary !

  1. Une page blanche sur laquelle l’on se jette, le stylo en avant. L’encre est sèche, l’écriture douloureuse, alors on prend le temps, et puis à force de va et vient, l’encre finit par s’écouler. L’écriture nous emplit, l’on prend son temps, l’on suit son flux jusqu’au paroxysme de l’inspiration. Puis l’on regarde satisfait cette page, un peu froissée par l’effort, le souffle légèrement coupé. Il faudra attendre un peu que l’inspiration revienne.

  2. À savoir Stefan Zweig — dont il faudra que je parle un jour — dans La confusion des sentiments : “Et, tandis que mon maître se lançait fanatiquement dans la description de ces débuts barbares et primitifs, la parole créatrice résonnait puissamment. Sa voix, qui d’abord se pressait comme un murmure, tendant des muscles et des ligaments sonores, devenait un avion au métal brillant, qui montait dans les airs, toujours plus libre et toujours plus haut : la pièce, les murs resserrés, dont l’écho lui répondait, devenaient trop étroits pour elle, tant il lui fallait d’espace ; je sentais la tempête souffler au-dessus de moi ; la lèvre mugissante de la mer criait puissamment ses mots retentissants : penché sur la table à écrire, il me semblait être de nouveau dans mon pays, au bord de la dune et voir venir vers moi, en haletant, ce grand frémissement fait de mille flots et de mille tourbillons de vent. C’est alors pour la première fois que ce frisson douloureux qui entoure la naissance d’un homme, comme celle d’un mot, agita brusquement mon âme étonnée, effrayée et déjà ravie.

    Lorsque mon maître achevait cette dictée, où une puissante inspiration arrachait magnifiquement la parole à la méthode scientifique pour transformer la pensée en poème, j’étais comme chancelant. Une ardente lassitude pesait lourdement et fortement sur moi, une fatigue bien différente de la sienne, qui, chez lui, était un épuisement, toutes ses forces étant déjà à bout, tandis que moi, qui étais submergé par ce jaillissement, je tremblais encore sous l’effusion de cette plénitude. Tous deux, nous avions alors besoin chaque fois d’une conversation, qui fût une détente, pour trouver le chemin du repos et du sommeil : d’ordinaire, je relisais encore ce que j’avais sténographié, et, chose étrange, à peine les signes se transformaient-ils en paroles que c’était une autre voix que la mienne qui parlait, respirait, et s’élevait, comme si quelque être eût changé le langage de ma bouche. Et ensuite je m’en rendais compte : en relisant, je scandais et imitais son intonation avec tant de fidélité et tant de ressemblance qu’on eût dit que c’était lui qui parlait en moi, et non pas moi-même. Tellement j’étais déjà devenu la résonance de son être, l’écho de sa parole.”

  3. J’ai pour ambition d’intituler mon premier roman Le poids de la colère. Ne lui manque plus qu’une histoire qui tienne la route.

  4. Parmi les quelques très beaux titres qui me viennent : Les vestiges du jour, Tendre est la nuit, ou encore Le Bal des Maudits (mais là, il faut louer le traducteur, qui a grandement amélioré The Young Lions — d’ailleurs ni en français ni en anglais le rapport avec le roman ne m’apparaît immédiatement…).

  5. D’ailleurs, je reprends à mon compte son avis sur le sujet si un quelconque lecteur pense qu’il y a dans cette édition matière à psychanalyse…

Sujet Impression d'impressions