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La bibliothèque de Babel | Jorge Luis Borges

Dans un précédent article, je narrais ma rencontre avec Borges et la germination tardive en train de se produire. Pour arroser la graine en cours de pousse, j'ai relu LA nouvelle qui a profondément inscrit Borges dans ma mémoire, la seule dont je fusse capable de raconter l'histoire : La bibliothèque de Babel, parue dans le recueil Fictions.

Première chose : la nouvelle est courte, et librement accessible. Lisez-la, ou relisez-la, par exemple ici (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre).

Deuxième chose : j'ai fait des recherches pour préparer cet article1. Et je suis tombé sur un site internet tout à fait formidable, créé par quelqu'un que la nouvelle a marqué sans doute au moins aussi profondément que moi : https://libraryofbabel.info/ (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre). Ce site permet d'appréhender le prémisse de la nouvelle : tout ce qui a été, est ou sera écrit y est disponible, dans n'importe quelle langue, au milieu il est vrai d'une immense quantité de bruit. La preuve, on y trouve le paragraphe d'introduction de cet article (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre). Il est dans un hexagone au numéro bien trop grand pour être inscrit ici, sur le troisième mur, la quatrième étagère, dans le onzième volume, intitulé mhxkcaztmfzm,jfypy, page 72.

Elle est ici, la dimension métaphysique vertigineuse de l'idée assez simple que décrit Borges : l'on peut TOUT trouver dans cette bibliothèque, y compris nos biographies avec toutes les fins possibles. Borges décrit très bien dans sa nouvelle la variété de réactions que cette idée génère, dans une métaphore de la vie fort bien ficelée, qui n'est d'ailleurs pas sans une forte dimension spirituelle.

Cette nouvelle est profondément mathématique, et touche à deux notions que notre cerveau a beaucoup de mal à appréhender : le hasard, et l'infini, lui qui est, par nature, fini, et par construction, un détecteur de motifs profondément en lutte contre le hasard. Ce sont deux thèmes pour une autre fois2, j'aimerais cantonner cet article à un autre aspect de cette nouvelle : son caractère proprement visionnaire, et son écho actuel.

Cette nouvelle a été écrite il y a 85 ans, je l'ai lue il y a 20 ans et il y a quelques jours. Depuis sa parution, l'idée qu'avec le temps et le hasard, toute la connaissance humaine pourrait être produite, a fait son chemin, peut-être d'autant plus aujourd'hui, à l'ère de l'IA justement générative.

L'image que l'on a tous peut-être déjà entendue, c'est que si on laisse des singes taper très longtemps sur un clavier, ils finiront par écrire Hamlet. Une IA générative, ce n'est pas très loin de cela, simplement sa génération est guidée par de l'entrainement. Résultat, elle a consommé tout ce qui a été produit par l'humanité ou presque, et en génère encore davantage à chaque instant.

Mais lorsque j'ai lu cette nouvelle il y a 20 ans, l'informatique n'avait pas atteint ce niveau de développement. Nous n'avions pas de smartphone ! Alors quand Borges a écrit la nouvelle il y a 85 ans... La Bibliothèque de Babel, c'est un peu l'idée que tout ce qui doit être écrit (y compris, par exemple, tous les articles de mon infolettre) existe déjà quelque part, et qu'on peut le trouver. L'IA générative, l'idée que tout ce qui doit être écrit pourrait exister, et qu'on peut le générer.

Reste que dans la bibliothèque comme avec une IA, ce n'est pas parce que tout peut être littérature que tout est littérature. Cet article est dans la bibliothèque de Babel. Il n'est un article que parce que je l'en ai extrait (qu'il soit lu n'est même qu'accessoire à son statut). Dit autrement, c'est l'humain qui remarque qui fait d'une œuvre une œuvre.

Et c'est sans doute cela la belle leçon, moderne et anticipatrice, de cette nouvelle : face à la quantité indéfinie de possibilités de texte de la bibliothèque, c'est la façon dont chacun filtre et recherche qui fait la différence. La façon aussi dont on décide d'appréhender la quantité indéfinie d'information potentielle dans laquelle nous baignons, qui n'est pas très loin de l'infini.

Dans le bruit du monde amplifié par la quantité toujours plus grande d'artefacts générés, la posture du narrateur de la nouvelle est sans doute salvatrice :

"L'écriture méthodique me distrait heureusement de la présente condition des hommes. La certitude que tout est écrit nous annule et fait de nous des fantômes..."

Ainsi que la magnifique conclusion :

"La Bibliothèque est illimitée et périodique. S'il y avait un voyageur éternel pour la traverser dans un sens quelconque, les siècles finiraient par lui apprendre que les mêmes volumes se répètent toujours dans le même désordre — qui, répété, deviendrait un ordre : l'Ordre. Ma solitude se console à cet élégant espoir".

Une part du monde nous échappe. Beaucoup de choses sont écrites, dans le sens de potentialités. L'infini nous entoure. Ce que Borges nous dit en peu de mots, c'est que l'on peut réagir à cela sans fanatisme et sans fatalité, confiant que l'on peut trouver le calme intérieur et qu'il existe, probablement, un ordre immanent.

P.S. : si vous avez un ami dont la bibliothèque est infinie, il aimerait probablement cet article !

  1. Nouveau bénéfice de l'écriture régulière débloqué : je fais des recherches pour préparer certains articles !

  2. J'insiste sur le génie de Borges : la nouvelle fait 3200 mots, et elle m'évoque de quoi écrire 5 articles...

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