Vous ai-je déjà dit que j'étais le chouchou du professeur d'histoire en classe de quatrième ? Il s'agit en fait d'une information sans la moindre espèce d'importance pour la suite du propos, qui ne doit sa présence en incipit qu'au fait que le livre dont il est question ici est un livre d'histoire.
Qui est aussi incidemment un livre d'un de mes auteurs favoris, qui a écrit une autre biographie qui fait partie de mes livres favoris (Magellan). Ainsi qu'un livre sur un personnage parmi les favoris de ma personne favorite (ma femme, et non moi-même comme pourraient l'insinuer quelques mauvaises langues !). Qu'elle me recommande chaudement depuis des années et que j'ai enfin fini par lire.
Comme on pouvait s'en douter au vu de ce contexte, il s'agit d'un excellent ouvrage dont je ne peux qu'à mon tour recommander vivement la lecture, qui, pour ce qui me concerne, a provoqué une réflexion sur l'Histoire et l'histoire. Espérons simplement que cet article n'ait pas ni queue ni tête...
Sur l'Histoire, donc, revenons à l'incipit et à ma qualité de chouchou, qui n'était évidemment due qu'à mon excellence en la matière à l'école, et notamment ma capacité à articuler comment les unifications allemandes et italiennes s'étaient faites en dépit et grâce à Napoléon III. Pour autant, je trouve les biographies historiques, même probablement romancées (Marie-Antoinette ou Magellan de Zweig, ou bien encore Les rois maudits de Maurice Druon ou L'orchestre rouge, de Gilles Perrault) bien plus éclairantes sur l'Histoire que ne purent l'être les cours à l'école.
Notamment sur la Révolution, présentée comme hagiographie de la liberté en omettant les intrigues, par exemple celles des frères de Louis XVI. Alors certes, l'on ne peut pas tout couvrir à l'école, la période est complexe, et l'on ne peut probablement pas faire l'économie d'une sorte de simplisme, surtout si l'on veut former des enfants de La République, il faut en donner la meilleure image possible, de cette République ! Reste que l'Histoire c'est aussi la somme des petites histoires de ceux qui la font, et qu'accéder à leur contexte, leurs aspirations, leur pensée me permet de mieux appréhender la grande. C'est le mérite de cet ouvrage que de parler des personnes au cours de l'Histoire.
Et en s'intéressant à tous ces gens qui ont fait l'histoire, l'on a aussi quelques pistes de réponse à une question que l'on se pose parfois : pourquoi les gens agissent-ils comme ils agissent ? L'histoire de Marie-Antoinette montre qu'il y en a certains qui agissent par amour — c'est probablement très noble. D'autres par opportunisme pur et simple, retournant leur veste avec les turpitudes de l'histoire.
Beaucoup plus intéressant à mon sens, l'on voit tous ceux qui agissent par méconnaissance. À qui l'on a dit pis que pendre du Roi et de la Reine, mais qui dès lors qu'ils les côtoient, constatent que ce ne sont ni plus ni moins que d'autres êtres humains. Loin de moi l'idée qu'apprendre à mieux connaître quelqu'un suffit à l'absoudre de tout, mais cette idée sous-jacente qu'il vaut mieux vérifier un préjugé avant de décider d'agir sur cette base mérite je pense d'être soulignée.
Et enfin, l'on perçoit aussi la prégnance des modèles mentaux, et leurs dangers. Voici deux extraits pour illustrer mon propos. D'abord, après la prise de la Bastille, commentant plus avant le fameux
"Rien"
consigné par Louis XVI dans son journal1 le 14 juillet 1789 et son incapacité à saisir la portée de la Révolution qui démarrait, Zweig écrit :
Louis XVI aimait à lire l'Histoire, et jamais, timide adolescent, il ne s'était senti plus ému que le jour où on lui avait présenté personnellement le célèbre David Hume, l'auteur de cette Histoire d'Angleterre qui était son livre favori. Dauphin, il y avait lu avec le plus vif intérêt le chapitre qui expliquait comment une révolution fut faite contre un roi, Charles d'Angleterre, et comment il finit par être décapité ; cet exemple agit comme un puissant avertissement sur le craintif héritier du trône. Et lorsqu'un mouvement de mécontentement analogue se produisit dans son propre pays, Louis XVI crut bien faire, pour se protéger, de relire et d'étudier ce livre, pour y apprendre à temps ce qu'en pareil cas un roi ne devait pas faire : là où l'autre avait été violent, il voulut faire des concessions, et par là il espérait échapper à l'issue fatale. Or, c'est cette volonté de comprendre la Révolution française par analogie avec une révolution toute différente qui fut néfaste au roi2. Car ce n'est pas d'après les formules vieillies, des modèles périmés, qu'un roi doit prendre des décisions aux minutes historiques : seul le regard perçant du génie sait discerner dans le présent les vraies mesures de salut, seule l'action héroïque et rapide peut arrêter la poussée envahissante des forces élémentaires tumultueusement déchaînées. Or, on n'apaise pas une tempête en amenant les voiles ; elle n'en continue pas moins à faire rage de toutes ses forces, jusqu'à ce qu'elle s'épuise et se calme d'elle-même.
Et un peu plus loin, sur les préparatifs de la fuite à Varennes, outrageusement longs et pompeux pour préserver le confort de la famille royale, lui faisant perdre un temps précieux :
La seule excuse à tout cela, c'est que l'étiquette française ne pouvait trouver aucune indication dans l'Histoire pour régler la fuite d'un roi. La façon dont on s'y prend pour se rendre à un baptême, à un couronnement, au théâtre et à la chasse, quels habits, quelles chaussures et quelles boucles il faut dans les grandes et les petites réceptions, pour la messe et le jeu — tout cela est prévu dans les mille détails de l'étiquette. Mais il n'y a aucune règle qui dise comment un roi et une reine doivent s'enfuir, déguisés, du palais de leurs ancêtres ; il s'agit ici de prendre une décision hardie et spontanée, de saisir le moment. Parce que le monde réel lui était complètement étranger, la cour, à son premier contact avec la réalité, devait succomber.3
Marie-Antoinette luttera aussi énergiquement tout au long de la Révolution pour le maintien du modèle royaliste.
Bref, le Roi et la Reine ont appréhendé un changement radical avec un modèle mental hérité du passé, et cela leur fut fatal4. Il y a sans doute un paradoxe à invoquer l'Histoire pour justement inviter à se méfier de l'Histoire comme explication du monde actuel. Pour autant, je pense que cette leçon a de la valeur, et c'est ce que mon moi d'aujourd'hui retire de cette lecture, mon moi qui s'intéresse à l'IA et au fonctionnement du cerveau — et c'est là la beauté de la littérature que sa portée universelle, peu importe que Louis XVI et Marie-Antoinette ne fussent pas utilisateurs de ChatGPT —, c'est d'une part, encore une fois, que notre cerveau a des modèles qu'il projette sur les événements, et d'autre part, que ces modèles ne sont pas toujours adaptés aux événements radicalement nouveaux. Je me prends souvent à considérer la révolution de l'IA avec le même modèle mental que toutes les révolutions technologiques précédentes, et c'est en lisant l'histoire d'une reine de France il y a 250 ans que je me demande enfin si c'est la bonne approche. Peut-être Marie-Antoinette me sauvera-t-elle d'une décapitation professionnelle ?
P.S. : ne pouvant résister à un bon mot éculé, je ne résiste pas à vous enjoindre à discuter de cet article avec un ami qui n'a plus toute sa tête.

Techniquement, il s'agit d'un journal de chasse, dans lequel Louis XVI consignait ses prises. Ce n'était pas un précurseur du "journaling". ↩
C'est bien évidemment moi qui souligne. ↩
Outre que ces deux citations servent mon propos, elles ont aussi le mérite de me faire pratiquer l'osmose littéraire et de montrer le talent d'écrivain de Zweig, même à travers la traduction. ↩
Que je lise ça dans ce livre ne sort bien sûr pas de nulle part. J'apprécie de lire de temps en temps ce que publie Philippe Silberzahn (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre), qui s'intéresse justement aux modèles mentaux dans l'entreprise, et qui a le mérite d'un point de vue assez iconoclaste qui n'est pas pour me déplaire. Bien sûr, on pourrait objecter que voir des modèles mentaux partout est un modèle mental, mais c'est une discussion pour une autre fois ! ↩