Plongeons-nous donc dans cette double exposition, prolongée jusqu'au 29 mars au moment où je rédige cet article le 13 mars, qui paraîtra après ces deux dates, et n'est donc définitivement pas, une fois de plus, une recommandation.
J'ai donc décidé d'en faire une réflexion sur la notion d'exécution — dans le sens réalisation ou mise en œuvre d'une idée, pas dans le sens capital.
Un peu de contexte pour comprendre ce qui m'a amené à choisir cet angle. Je suis un lecteur régulier de La Tribune de l'Art (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre), un journal qui possède à mon sens un grand mérite, celui de la radicalité. Je trouve toujours intéressant de s'exposer à des idées radicales, parce qu'elles ont l'intérêt de davantage me secouer dans mes propres convictions. C'est une de mes grandes théories de vie que l'on arrive mieux à une voie médiane par la confrontation de deux radicalités qu'en la recherchant directement. Mais déjà je m'éloigne du propos initial sur cette fameuse tribune de l'art, qui était déjà un éloignement du propos initial sur l'exposition... Donc, La Tribune de l'Art, c'est notamment la tribune de Didier Rykner, qui tient un discours radical que je résumerais ainsi : le patrimoine est sacré, tout doit être fait pour le protéger, et l'état français est généralement inepte en la matière — sans parler de la mairie de Paris, incarnation du Diable pour ce qui est de la conservation du patrimoine. L'on imagine dès lors sans peine sa réaction au projet de remplacement des vitraux Viollet-le-Duc de Notre-Dame-de-Paris : une pétition réclamant l'abandon pur et simple de ce projet. (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre)
Adonc, bien avant de me rendre à l'exposition éponyme de cet occurrence de ma lettre, j'ai lu sur La Tribune de l'Art un article qui expliquait qu'il semblait y avoir corrélation (à ne jamais confondre avec causalité) entre l'exposition au public des projets de vitraux de Claire Tabouret et un regain d'intérêt pour la pétition, probablement due à la qualité discutable du travail de Claire Tabouret. Avec une explication technique assez convaincante, qu'illustrera je l'espère la photo ci-dessous1.

Si l'on met de côté mon cadrage approximatif — l'un de mes défauts qui ne disparaitra probablement jamais, la tête penchée vers la droite du personnage habillé de rouge illustre assez bien le problème, et plutôt que de me lancer dans une explication confuse, autant citer directement l'article (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre) à propos des vitraux :
"Les remplages, ce réseau de pierre qui le soutient, ont de tout temps été intégrés, en laissant le spectateur imaginer qu’ils se trouvent au-dessus du dessin. Or Claire Tabouret semble avoir fait ses cartons, puis les avoir découpés pour les installer de chaque côté des remplages. Le résultat est désolant : les figures apparaissent coupées, la continuité des personnages n’existe pas. Les têtes sont ouvertes en deux, les bras sont trop grands, rien ne tient."
Cette remarque est indéniablement pertinente. Si vous lisez l'article, vous noterez que Didier Rykner trouve aussi le travail de Claire Tabouret "d'une médiocrité insigne". Il est donc temps pour moi de m'inscrire en faux, et d'en venir, enfin, à l'angle que j'ai choisi — merci chers lecteurs pour votre patience !
Il y a donc, à mon sens, dans le travail de Claire Tabouret pour ces vitraux, de vraies bonnes idées, et notamment, de vraies bonnes idées d'artiste contemporain, dans le dialogue permanent de cet art avec son histoire. Par exemple, indéniablement, l'un des projets les plus réussis :

a chez moi fait immédiatement écho à la dernière œuvre de Van Gogh :

D'ailleurs, les deux projets quasi abstraits représentant des paysages sont un point d'accord entre Didier Rykner et moi : nous les trouvons très réussis.
Et à mon sens, les autres, s'ils ne sont pas exempts de défauts, ont néanmoins quelques qualités, notamment des couleurs vibrantes, et une dépiction saisissante de Marie2.

Néanmoins, il faut reconnaître qu'en l'état, l'exécution technique en tant que vitrail de ces bonnes idées laisse un peu à désirer. Ce sont d'excellents tableaux de Claire Tabouret, mais seront-ce de beaux vitraux ?
Ce qui nous amène à l'autre partie de l'exposition consacrée à Eva Jospin. Avertissement référence improbable : son travail m'a fait penser au Dîner de cons. Je mesure à quel point c'est irrespectueux d'une artiste largement reconnue, laissez-moi néanmoins une chance de m'expliquer. En parcourant les œuvres de carton qui jalonnent la salle, j'avais un peu l'impression d'être face à Jacques Villeret montrant avec fierté ses maquettes en allumettes : c'est techniquement très impressionnant, mais en même temps un peu risible. Et l'on arrive au fil rouge de cet article : les œuvres d'Eva Jospin sont absolument incroyables en termes d'exécution, de technicité pure, mais l'idée qui les sous-tend ne me touche pas. Ce qui n'enlève rien à la beauté formelle de quelques créations, et notamment de ses bronzes (qui sont en plus sublimés par l'éclairage).

Voilà ce qui explique que je sois ressorti de l'exposition avec cette tension entre une bonne idée à l'exécution douteuse, et une idée discutable à l'exécution impeccable. L'un vaut-il mieux que l'autre ? Vous avez 4 heures.