Août 2025, Îles Lofoten (Sápmi / Norvège)
L’humidité constante. Le froid et le vent impérieux. La lumière et les couleurs, si brutes et si douces et si pures. Les immenses murailles de granit, plongeant tout droit dans l’Océan Arctique. Une impression lancinante, de naissance et de fin du monde à la fois. La sensation que la mer a submergé la planète toute entière, ne laissant émerger que les plus hauts pics des plus hautes chaînes de montagnes. Et une tempête, dès notre arrivée.
Une claque. Physique, morale, spirituelle.
Ce domaine, à l’extrémité Ouest de l’archipel des Lofoten, n’appartient pas aux humains. Ils y sont à peine tolérés, sur quelques portions de côte, ou dans les fjords un peu plus calmes, un peu plus lumineux. Non, ce royaume est celui des oiseaux : aigles et corbeaux sur les sommets, sternes arctiques et cormorans sur les rochers battus par les vagues.
Notre périple au Sápmi, j’avais choisi de le commencer par ces îles, pour nous accorder quelques jours de repos après un véritable marathon en auto-stop. Nous rêvions de randonnées tranquilles, et de siestes sous la tente. Anaïs n’avait aucune expérience du trekking. Je voulais donc que ce lieu, touristique et fréquenté, lui apporte une transition en douceur, avant les rigueurs polaires du Sarek.
Mais moi non plus, je n’étais pas préparée.
À peine débarquées du ferry, la tempête nous tombe dessus, alors que nous marchons vers le fin fond d’une vallée encaissée, vaste cuvette remplie d’un lac aux rives abruptes.
Les modèles météo prévoyaient quelques millimètres de pluie. Ils se sont trompés. Aucun d’entre eux ne nous a averties : il s’agit des restes d’un ouragan, né dans les tropiques, remonté par l’Amérique du Nord, et venu s’écraser ici.
La vallée devient un gigantesque entonnoir, et se met à ruisseler des millions de litres de pluie qu’elle recueille. La végétation, pourtant constituée d’épais coussins de mousses, est saturée d’eau. Elle ne peut plus rien absorber. Les pentes blanchissent, se couvrent de ruisseaux et de cascades. Le sentier est un bourbier qui nous aspire à chaque pas. Nos pieds baignent dans nos chaussures, pourtant censées être imperméables.
Je croyais que le bout de la vallée, entouré de remparts protecteurs, nous mettrait à l’abri du vent. Mais il persiste ; s’engouffre partout ; nous secoue ; gifle nos visages d’une pluie horizontale, affilée comme des rasoirs.
Les ruisseaux deviennent torrents, les cascades deviennent cataractes. Ce qui devait être une simple promenade devient une épreuve. Anaïs, dont les vêtements techniques sont neufs, garde le haut du corps à peu près au sec et au chaud. Mais moi, je suis complètement trempée et frigorifiée. Lentement, sournoisement, l’hypothermie s’installe. Ma volonté s’érode.
Après trois heures de progression acharnée, nous atteignons enfin le lieu prévu pour le bivouac, seul espace plat figurant sur la carte. Au bord du lac, près d’une adorable petite plage, nous croyons voir la Terre Promise : le sol, sableux, semble miraculeusement préservé de l’accumulation d’eau. La chance a fini par nous sourire, nous n’aurons pas à installer notre tente sur les mousses détrempées !
Nous la montons au plus vite malgré le vent, et nous nous précipitons à l’abri. Avec le plus grand bonheur, nous enfilons nos vêtements de rechange, restés au sec dans un sac étanche. Puis, nous nous glissons dans nos sacs de couchage, à bout de forces.
Mais bientôt, nous comprenons qu’aucun répit ne nous sera accordé. La tente est secouée dans tous les sens par le vent qui hurle. À chaque rafale, nous craignons qu’il s’engouffre sous la toile extérieure, l’arrache, ou pire encore, la déchire. Nous avons pourtant tendu des haubans supplémentaires, mais les piquets ne résisteront jamais dans ce sol meuble et sableux.
Il faut absolument agir. Nous nous résignons à ressortir, à nous exposer de nouveau à la tourmente. Nous réunissons une vingtaine de grosses pierres, que nous empilons sur tous les points où la tente est arrimée au sol. Elle ne pourra plus s’envoler désormais. Mais les coutures résisteront-elles ? C’est un modèle robuste, prévu pour résister à des tempêtes de neige, mais ça ne suffit pas à me rassurer. Nous ne pouvons rien faire de plus qu’attendre, impuissantes, aussi longtemps qu’il le faudra. Nous retournons dans nos sacs de couchage, en nous tenant anxieusement par les mains. La nuit sera longue…
J’ai très mal dormi. Mais ai-je dormi ? L’hypothermie est maintenant avérée. Mon sac de couchage, vieux et fidèle compagnon, est tellement usé que son duvet n’a plus que la moitié de son épaisseur d’origine. Par ailleurs, lorsqu’il nous faut sortir sous la pluie, nous le faisons avec le moins de vêtements possible à faire sécher par la suite — autrement dit, à moitié nues. Pour moi, toute sensation de chaleur n’est plus qu’un lointain souvenir.
La tempête n’a pas faibli de la nuit. J’ai déjà connu les pluies diluviennes de la Réunion, traversé deux blizzards dans le Vercors, bivouaqué sous les orages des Alpes. Mais je n’avais encore jamais enduré d’ouragan dans l’Arctique. Je me sens désolée pour Anaïs, qui vit là son baptême de glace. Et pourtant, elle le surmonte avec un moral d’acier, et même beaucoup d’humour. Je n’en reviens toujours pas de ses capacités d’adaptation.
De la résilience, il va nous en falloir plus encore. L’une de mes craintes est en train de se réaliser : la plage a disparu sous les eaux. Le lac, qui recueille la totalité de la pluie tombant dans la vallée, se remplit plus vite qu’il se vide. Il n’est plus qu’à trois mètres de la tente. Dans quelques heures, nous serons submergées. Le sol est tellement saturé d’eau, que même le sable ne draine plus rien. Le sac d’Anaïs baigne déjà dans une flaque.
Nous battons en retraite, en traînant la tente quelques mètres plus loin. Mais ce geste est dérisoire, nous le savons parfaitement. Nous n’avons fait que retarder l’inévitable. Le petit pont de bois qui traverse un torrent, un peu plus loin, est submergé à son tour.
Nous partons en reconnaissance, pour trouver un emplacement en hauteur. Comment trouver du terrain “sec”, quand la vallée tout entière n’est plus rien d’autre qu’une gigantesque éponge imbibée d’eau ? Tandis que je divague et tergiverse, imaginant mille solutions vouées à l’échec (y compris la construction d’une arche), Anaïs parvient à la seule conclusion possible : installer la tente sur une dalle rocheuse, qu’elle a repérée un peu plus haut. Je n’avais pas osé l’envisager sérieusement, car le granit risque d’abîmer la toile, et il est impossible d’y planter les piquets qui la maintiennent face au vent. Mais que faire d’autre ?
La décision est vite prise, et le déménagement suit aussitôt. À tour de rôle, l’une de nous retient la tente pour qu’elle ne s’envole pas, tandis que l’autre rapporte des pierres plus grosses encore, que nous empilons sur chaque ancrage. Bonne nouvelle, la dalle rocheuse est partiellement recouverte d’une fine couche de mousse, qui protégera la toile des frottements ! Désormais, nous sommes définitivement à l’abri de la montée des eaux.
Une journée passe. Puis une nuit. Progressivement, les hurlements du vent s’éloignent. La pluie se fait toute légère sur la toile de tente. Peu à peu, les torrents et les cascades s’estompent. Déjà, la plage et le pont réapparaissent.
Nous dormons plus sereinement. Sorties du mode “survie”, nous recommençons à imaginer une vie hors du chaos. Demain, nous pourrons commencer à faire sécher toutes nos affaires trempées. Puis, nous grimperons au col au-dessus de nous, pour découvrir ce qui se cache au-delà des murailles de pierre.
Mais demain seulement. Car aujourd’hui, nous resterons sous la tente toute la journée. Nous allons savourer ce calme retrouvé, durable, profond. La pluie et le vent continuent de se faire plus légers, encore, et encore…





À bientôt pour la suite de ce voyage au Sápmi…
Diane
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