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Nouvelle — Vert Pâle (Bradbury Challenge 2026, 07/52)

Au tout début des années 2030, une machine du nom de Gemelio qui permettait de communiquer avec Gaïa fit son apparition sur les étalages des magasins d’électronique. Une petite boîte en plastique couleur crème aux allures de télévision cathodique avec un écran très simple, mais carré ; un clavier que l’on pouvait cacher sous l’objet ; une poignée solide pour la transporter ; une prise électrique ; ainsi qu’une caméra, un micro et un haut-parleur intégrés.

Gemelio pouvait se connecter à un autre monde, une autre réalité qui ressemblait en tout point à la nôtre à une infime différence : il n’existait aucun double de nous. Il s’agissait de la même histoire, des mêmes évènements et des mêmes lieux. Les marées étaient sensiblement similaires, la Lune pesait à peu près le même poids, Adolf Hitler n’avait jamais vécu, mais le parti nazi, dirigé par une Bavaroise à la voix grave, avait pris le pouvoir par les mêmes moyens et avait perdu la guerre exactement au même moment. Il en était de même pour les Beatles, Jeanne d’Arc ou l’unification du Japon d’Oda Nobunaga.

Découverte dans un laboratoire qui cherchait à percer le secret de l’ordinateur quantique, cette percée dans une autre dimension resta un temps cachée du grand public, avant d’être révélée. Cette autre Terre, que l’on appela tout d’abord Seconde — choix pas très heureux —, fut finalement baptisée Gaïa.

Dans le sillage de la première annonce qui causa mouvements de paniques, suicides collectifs et rassemblements festifs, les deux planètes se mirent à chercher un sens à cette découverte. Certains y virent une validation du concept de karma, d’autres plaidèrent pour la fin des dieux et des religions. De manière générale, la croyance populaire de libre arbitre devint caduque, ridiculisée, en quelques heures.

L’histoire de l’humanité n’était donc pas une suite de hasards, de petites chances, d’accidents malheureux ; tout cela était inévitable, car cela était arrivé de la même manière ailleurs. Des chiffres différents, mais les mêmes résultats. C’était au fond aussi inattendu que blessant.

Avant l’été 2031, la Gemelio fut lancée en grande pompe. Il s’agissait d’un appareil tout simple qui permettait, à celles et ceux qui en avaient les moyens, l’envie et le temps de communiquer avec une personne de Gaïa. Chaque exemplaire sur Terre était paramétré pour être jumelé à une machine sur l’autre planète. On l’allumait en tirant le clavier de son petit tiroir. L’écran chauffait dans un ronronnement amical, bien qu’artificiel, devenu courant après 2029 pour la plupart des objets électroniques grand public, puis il prenait une couleur vert pâle. Ensuite, il fallait attendre que la machine jumelée soit elle aussi mise sous tension. De l’autre côté, sur Gaïa, l’appareil était similaire en tout point à part que l’écran s’éclairait en rose.

Et c’était à peu près tout. Si connexion il y avait, la caméra offrait une vision en grand angle, lumineuse et colorée, des deux mondes et le micro permettait d’entendre d’autres voix pareilles aux nôtres.

Mais il n’y avait rien de bien excitant ou neuf de l’autre côté. On attendait de cette seconde réalité une différence : un fruit inconnu, une tradition originale et amusante, un vêtement hors norme. Et comme rien ne sortait de l’ordinaire, comme tout était la même chose, à un détail humain près, les discussions prenaient des tournures étranges et vaines. Les langues se mélangeaient pour tenter de se comprendre si, par hasard, notre Gemelio sur Terre était liée à celui d’une personne vivant aux antipodes sur Gaïa.

L’appareil fut au démarrage un succès retentissant. Pourtant, dès la fin de l’année 2031, les Gemelio commencèrent à prendre la poussière tandis que des deux côtés les humains retournèrent à une activité normale. Le choc de la découverte, les répercussions sociétales, les conséquences sur les religions et les croyances passées, Gemelio devint un lointain souvenir jusqu’au début des années 2050.

Deux générations ou presque s’étaient écoulées et la Terre n’était plus la même. Plus vide et plus paisible. Un monde de fermes et de marchés locaux, d’autoroutes défoncées par les herbes et les racines, de villas de bord de mer à moitié englouties où les enfants allaient jouer après l’école. Les vide-greniers permettaient parfois de mettre la main sur quelques rares Gemelio qui fonctionnaient toujours. Les acheteuses et acheteurs rentraient chez eux et les branchaient, se demandant si quelqu’un était encore à l’autre bout du fil. Quelques personnes âgées gardaient de leur Gemelio quelques souvenirs tendres, quoiqu’effacés. Les écrans restaient bloqués sur le vert pâle. Des nuits entières furent consacrées à attendre que quelqu’un nous parle depuis Gaïa.

Petit à petit, les réparateurs et restauratrices de ces machines, les utilisateurs, les obsédées, les curieux et les méfiantes se rapprochèrent et découvrirent que depuis cinq ans, aucune connexion n’avait pu être établie avec Gaïa avec un Gemelio ou un autre appareil. Les scientifiques sur le sujet avaient vieilli, la technologie n’avait rien à apporter de plus et avait été laissée de côté, les start-ups et corporations avaient disparu, remplacées par d’autres structures et d’autres recherches.

On commença à réunir les Gemelio. Dans des hangars protégés de la pluie et des inondations, dans les fermes à serveurs abandonnées de l’ère de l’IA, dans les stades vidés depuis les grandes épidémies, on installa des murs entiers de machines. Le vert pâle de l’attente de connexion fut filmé, diffusé en direct et 24 heures sur 24. La Terre se réunit autour de cette question centrale : qu’était donc devenue Gaïa et pourquoi plus personne ne répondait-il ?

On découvrit alors que, pendant les vingt ans écoulés depuis le lancement jusqu’à ces cinq dernières années, des personnes avaient gardé le contact leurs correspondants et correspondantes. Mais, les unes après les autres, les connexions avec Gaïa s’étaient éteintes. Certains étaient morts ou d’autres avaient vendu leur machine. Il avait existé des histoires d’amour impossible, des projets créatifs, des crimes. Tout cela était arrivé dans un désintérêt poli pour la chose-Gaïa, tandis que tous les yeux étaient tournés vers la Terre et des problèmes plus pressants.

Un matin de juin 2053, une des Gemelio changea de couleur. Sur l’écran, le visage émacié d’un homme âgé, barbu, sale, hagard. Derrière lui : un spectacle désolant de métal tordu et de briques effondrées. La bouche ouverte, il criait, mais le micro de sa Gemelio ne marchait, semble-t-il, plus du tout. Son intervention ne dura que sept minutes et une poignée de secondes. Tout fut enregistré par les caméras placées devant le mur d’écrans. Le temps qu’un Terrien tente de lui parler, la connexion fut coupée.

Les premières recherches et analyses prouvèrent les faits suivants : cette Gemelio se trouvait sur Gaïa dans l’une des salles de repos de l’infirmerie de la centrale nucléaire de Hinkley Point C près de Bristol, au Royaume-Uni ; elle était allumée en permanence jusqu’en 2039, après quoi la propriétaire de sa machine jumelle sur Terre l’avait éteinte, puis donnée à une association ; l’image semblait correspondre au bâtiment en question sur notre planète.

Ce fut la dernière fois qu’une Gemelio parvint à se connecter avec Gaïa.

Dans le monde d’avant, cette nouvelle aurait plongé la Terre dans un tunnel autodestructeur. Mais apprendre que notre planète jumelle avait sombré ne fit que renforcer nos décisions passées. Le libre arbitre existait donc peut-être quelque part, d’une façon ou d’une autre.

Les murs de Gemelio furent démontés, les appareils rendus à celles et ceux qui souhaitaient continuer à croire à une connexion possible ; la majorité des machines fut recyclée.

Sur Terre, une poignée d’écrans vert pâle brillent et ronronnent encore. Ce son, cette présence, me permet de garder espoir. Quand je vois les sacrifices, quand je pense à ce que l’on a dû désapprendre et détruire et arrêter de désirer, j’observe la Gemelio et je sais que nous avons fait les bons choix.

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