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Nouvelle — Alaska (Bradbury Challenge 2026, 08/52)

« Ce que je veux, ce que je réclame, c’est l’harmonie et, pour l’obtenir, je suis prêt à tuer. J’ai méthodiquement préparé mon plan, il est maintenant l’heure de passer à l’action. Si je le fais, c’est pour les générations actuelles et les générations futures. Nous, nos pères, nos mères, nous-mêmes n’avons pas réussi à protéger quoi que ce soit. Nous avons pillé et détruit. Nous n’avons plus le droit à la vie, qu’importe notre niveau de culpabilité. »

Il baisse la vitre côté passager pour mieux voir et entendre le ruisseau en contrebas du parking. Il gardait en lui le souvenir d’un torrent, mais rien de tout cela n’avait subsisté au barrage. Rien. Dix ans déjà, peut-être quinze. Toujours en mémoire le bruit de l’eau qu’on ne peut pas discerner. Les embruns aussi, frais, qui s’agglomèrent sur le visage et les avant-bras découverts. Il remonte la vitre, verrouille les portes côté passager et arrière en se tordant dans son 4x4. Il lance un dernier regard à ce véhicule qui l’a accompagné depuis presque dix ans, aucune autre émotion que le besoin vital de passer à l’étape suivante.

« Je le dis, je suis prêt à tuer. Ce n’est que par ce biais que quelque chose d’autre pourra naître. Je n’en serais pas la sage-femme, je n’en serais pas le père ou le garant. Il ne doit plus y avoir de figures héroïques et de martyrs, seulement des responsables. »

Il enfile des gants en latex et asperge le tableau de bord, le volant, les poignées des portières, toutes les surfaces possibles, de Javel et il frotte. L’odeur forte emplit l’habitacle, mais il frotte, frotte encore, jusqu’à ce que sa tête tourne. Il sort du 4x4, claque la porte derrière lui. L’air goûte le frais, sent le pur. Il respire, reprend ses esprits. Son corps vibre, une chaleur intense s’infiltre dans tous ses membres. Il glisse avec précaution dans son sac à dos le produit chimique, se dirige vers le coffre qu’il ouvre d’un geste brusque. Dedans, il prend un fusil longue portée, bien rangé dans son étui. Il vérifie une dernière fois qu’il n’a rien oublié, referme le coffre et s’éloigne.

« Je suis prêt à mourir. Un de mes professeurs de philosophie disait que le seul sacrifice qui existe, c’est le nôtre. On ne peut pas sacrifier quelque chose qui ne nous appartient pas. Vous pouvez le chercher, lui demander s’il savait déjà ce que j’allais devenir. Interrogez tout le monde, à celles et ceux qui ont traversé ma vie, ce ne sont pas des complices, simplement les témoins de cette lente transformation que je n’ai remarquée que lorsque j’ai commencé à préparer mon plan. Et puis, au fond, à la finale, comme disait ma grand-mère : qu’ils me tuent, je m’en moque. Qu’ils filment mon corps qui chute de l’arbre, qui s’écrase dans les framboises sauvages et dans les orties, qu’est-ce que j’en ai à faire ? »

Il trottine pendant une demi-heure dans la pénombre du petit matin, son sac plus léger au fur et à mesure qu’il pose des mines. Il ne peut plus faire marche arrière, non pas qu’il y pense réellement. Il a atteint le lit du ruisseau et le remonte en humant l’air. La forêt est froide et humide, de la condensation lourde rythme cette dernière randonnée. Bientôt, il arrive au pied de la muraille de béton, sort de son sac une pince et découpe lentement le grillage comme pour ne pas réveiller les sous-bois. Il passe de l’autre côté et lève la tête vers le barrage.

« Je le dis, je suis prêt à tout. Je dois tuer cet élu. Je l’ai choisi volontairement, car il n’est pas le centre de quoi que ce soit. Sa mort doit être absurde, doit être étonnante pour provoquer la discussion, pour forcer les gens à sortir des croyances, des facilités. Si je tuais un politicien d’extrême droite, alors je serais d’extrême gauche. Si je tuais un politicien d’extrême gauche, alors je serais d’extrême droite. Si je tuais une femme, je serais sexiste. Ainsi de suite. J’ai tué — je vais tuer — un homme politique blanc, 45 ans, lambda, père de famille, récemment divorcé, bien centriste. Sa mort sera un choc pour tout le monde, inattendu et gratuit. »

Il est neuf heures trente-deux sur sa montre. Dans la lunette de son fusil, il a vu sur le parking au-dessus du ruisseau. Des voitures, de la presse, un camion de gendarmes. Il a observé les visages, suivi de près l’homme politique en question. Il a attendu patiemment que le journaliste se rapproche et que la caméra filme. Il relève la sécurité du fusil, pose son doigt sur la détente, prend une longue inspiration, rehausse très légèrement le canon et tire. L’homme s’écroule dans un nuage rouge. Le journaliste recule, trébuche, se rattrape. Enfin, l’écho de l’impact parvient au barrage, ne provoque aucun plaisir. Très vite, les gendarmes reprennent leurs esprits, s’activent, se mettent à couvert.

« C’est la suite qui compte… la réaction policière, la réponse violente de l’État, les cris et les pleurs à la télévision, en boucle sur les réseaux, partout dans tous les esprits. »

Deux gendarmes se glissent hors du parking, courent vers l’escalier en bois vermoulu qui descend vers le ruisseau et le barrage. Le premier passe sans problème. Le second disparaît dans une explosion verticale, noire d’humus et de feuilles mortes. L’impact secoue les arbres, percute le barrage, ne provoque aucun plaisir dans ses os qui vibrent. Il y a un silence franc, total, pendant trente secondes. Au loin, des sirènes. Bientôt, un hélicoptère.

« C’est la suite qui compte. Ce qui viendra après. »

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