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Nouvelle — Nostromo (Bradbury Challenge 2026, 05/52)

- Thème 1 : Nostromo
- Thème 2 : Excentrique
- Thème 3 : 🎽 · 🤿 · 📦 · 🧿
- Contrainte : Se passe au 20ème siècle

Un voilier se glisse hors de la baie.

Les vagues montent, se creusent. Les pare-battages claquent contre la coque. Le soleil, encore bas, diffuse une lumière jaune pâle. Très vite, l’air se rafraîchit, se charge de sel, devient plus humide, titille mon nez.

*

Je lis Nostromo de Conrad. Je me rêve en héritier de mine d’argent.

J’aimerais moi aussi recevoir ce cadeau divin et, comme son héros, m’en saisir, à condition et, contrairement à Gould, de ne pas en périr. Je tourne le dos à la terre et ses vallées et ses collines. Je respire le vent.

*

L’homme est un loup pour l’homme, noté-je dans la marge du roman.

Le papier jauni rend tout de suite cette remarque plus profonde, comme un coup d’épée dans le ventre d’un puissant, d’un roi. À quoi pensent les assassins lorsqu’ils tuent ? Sont-ils satisfaits ? Je croyais avoir amené à bord une biographie de John Wilkes Booth, le meurtrier de Lincoln. Elle doit être restée à l’hôtel et m’attend, sagement.

*

Je me réveille beaucoup, mais je dors bien.

Les nuits hachées par une vague plus forte qu’une autre, par un changement de vent. Le roulis pivote, soudain j’ai la tête qui tourne. Si j’avais voulu hériter de mon père quelque chose, une seule chose, cela aurait été son pied marin.

*

La solitude me pèse.

Pas une côte en vue depuis deux jours ; pas un contact, pas une barre de réseau, pas un mail ou un appel. Mon téléphone est une brique, un caillou immobile qui ne sert à rien. La Méduse l’a flingué du regard. De plus, j’éprouve un début d’antagonisme pour le cuisinier qui prend petit à petit ses aises.

*

Une tempête se lève. Les pare-battages tapent et frappent contre le bateau. Le métal et la corde claquent. Impossible de dormir.

Sur le continent, il se passe des choses, je le sais. Sur la carte, j’ai tracé une nouvelle route que le skipper a reportée sur le GPS et le pilote automatique, mais, avec ces vagues et ce vent, nous n’avancerons pas assez vite. Je me sens comme coupé du monde, seul, isolé et bientôt je fais des cauchemars d’eau et d’orage, de crêtes blanchies par les rugissants — et tout ça nu dans la mer glacée, un portefeuille sous le bras. J’aimerais en rire.

*

Deuxième dispute avec le cuistot qui prétend ne plus avoir de gin.

J’ai aperçu les bouteilles durant l’avitaillement, j’ai entendu le cliquetis caractéristique, j’ai vu les canettes de tonic. J’ai piqué une gueulante et puis je suis monté sur le pont. La mer s’est calmée là-haut, sa couleur gardant une sombrité… sombreur… noirceur. Elle est colérique, cette mer, tout comme moi, elle rouspète, elle tempête, elle s’orage. Pas étonnant que nos ancêtres aient toujours vu dans cette étendue infinie le berceau mythique de nos origines.

*

Je sais qu’il s’agit d’un mécanisme naturel, que l’on m’a souvent recommandé de ne pas prêter attention aux murmures, aux regards dérobés, que tout cela n’était qu’une protection de l’esprit contre la médiocrité.

Mon téléphone a coulé ce matin alors que je pissais dans l’océan. Personne à des kilomètres, pas une âme, pas un paparazzi, rien que moi et mon urine. Je continue à lire Nostromo et j’aime beaucoup moins ce second personnage qui, dans mon souvenir, était plus noble et plus haut. Nous avons affaire ici à Zorro de pacotille, qui prend le pouvoir parce qu’il est vacant et non parce qu’il lui est dû. Quel dommage que Gould, trop vite à mon goût, se suicide ! L’amour le dévore, lui qui avait tout le reste : la naissance, la richesse, le talent, la destinée.

*

Je tourne en rond dans Nostromo qui n’a plus le même goût d’autrefois. Les pages s’enchainent et mes yeux refusent de suivre les lignes. Pourtant, impossible de dormir. Je n’ai pas pris avec moi de somnifères. J’ai eu tort.

Je ne me rappelle pas avoir dit au skipper de laisser la borne wifi par satellite à quai — il prétend que j’ai insisté —, mais je n’ai pas d’autre choix que d’attendre que la Corse soit en vue. Ajaccio n’est plus très loin. Je me souviens d’un golfe immense et de belles bâtisses colorées, comme les gens du Sud aiment tant le faire. Il y avait, au fond d’une ruelle, près d’une église charmante, une petite gargote et sa succulente spécialité, un bol — un saladier ? — de haricots et de saucisses. Des plats que plus aucune région, plus aucun pays n’osent inventer de peur de choquer la bien-pensance. Le livre sur Booth m’y attend. J’ai hâte d’abandonner Nostromo pour me consacrer à cet homme qui avait tout, si je me rappelle sa page Wikipédia, pour ses valeurs, ses idées. Là où moi je vois un projet de vie, il avait un projet de mort.

*

Ajaccio n’est pas exactement la ville de mes souvenirs, comme l’esprit est parfois cruel. Le golfe, immense et informe, accueille mon voilier ; je profite de l’arrivée au port pour prendre la barre et diriger le skipper.

Quel étrange plaisir que de conduire un bateau de cette taille, de sentir le poids, l’inertie — les vrais marins disent l’erre, comme à la chasse — d’une bête aussi majestueuse qui semble soudain ne plus rien peser ! Je descends à terre, explore le centre-ville où les mêmes enseignes que partout ailleurs en France s’enchaînent. Je m’achète dans une boutique le dernier iPhone, histoire de remplacer celui qui est tombé à l’eau. Le restaurant que j’avais en tête n’existe plus, escamoté par un fast-food que je préfère ne pas décrire. Je trouve une petite terrasse où je peux fumer et installer ce satané téléphone. La salade que je commande est trop salée, la bière pas assez fraîche, mais le serveur, sans que je lui aie rien demandé, cherche à discuter. Il se prénomme Lucas. Son apparence d’ouvrier du bâtiment — bras musclés, moustache fournie, t-shirt trop moulant — masque ses talents d’informaticien. En quelques minutes, il me retrouve mon compte. Très vite, les mails, les appels manqués, les notifications abondent et je me lasse de ce torrent d’informations qui me paraissent soudain bien anxiogènes. Je finis ma bière et j’observe, un peu pompette, le serveur aller et venir, rouler des mécaniques pour les demoiselles, me lancer des regards complices comme seuls deux hommes qui aiment les jolies filles peuvent le faire. Je paye la note et je laisse un pourboire généreux. Lucas me précède dans la ruelle, me suggère de le suivre ailleurs, faire la fête, m’amuser, me changer les idées. Je pense à ce qui m’attend sur le bateau : le Nostromo à terminer ou bien cette biographie démodée de l’assassin de Lincoln. Je vais écouter Lucas, je le sais, car au fond, je n’ai pas peur.

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