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Lagune (Bradbury Challenge 2026, 13/52)

Deux longues langues de terre glissent l’une contre l’autre. La lagune râle. Elle pousse un cri sourd, intérieur, déchirant. Des oiseaux passent au-dessus de notre tête. Amelia me prend le bras : « Je me sens fatiguée tout à coup. »

Nous restons là, un instant. De temps à autre, la mer se met à rugir. De grosses bulles boueuses remontent à la surface. La rive sur laquelle nous nous tenons tremble. Nous ne bougeons pas. Nos instruments de travail sont posés à même le sable : carnets, trépieds, prismes, tout a été abandonné dès notre arrivée. La caméra filme la mort de la cité alors que les derniers toits finissent par disparaître sous l’eau.

Soudain, c’est le calme plat. Plus un bruit, plus une vibration. Amelia et moi restons là, silencieuses. Nous ne savons pas trop quoi nous dire. Dans le ciel, derrière les gros nuages lourds qui s’amoncellent sans cracher leur pluie, une forme sombre s’avance. Des véhicules scientifiques vont et viennent avec leurs petites ailes et leurs réacteurs Glass IV.

« On devrait retourner à la Forteresse, non ?

— Je crois que je n’ai pas envie de rentrer. Pas encore. »

Je fais mine de m’éloigner, mais elle me retient.

« Avec toi, je veux dire.

— Avec moi.

— Oui. Avec toi… » Et elle se blottit contre moi. Je la retrouve enfin. Amelia fut un temps, au début de notre relation, un animal blessé. Le genre à s’abandonner totalement à ses émotions, sans faire attention aux miennes. Les mois avaient raccourci la distance entre nous. Notre amour avait eu l’espace de naître, de vivre et puis de s’éteindre à petit feu, alors que nos recherches nous menaient à cet instant bien précis : la mort d’une cité, sa noyade, sa disparition aussi brutale qu’attendue et calculée. Un pan de l’histoire soudain retiré de la vue. Demain, les poissons de la lagune viendront becqueter les boiseries et les tissus. Après-demain, un autre couple de scientifiques aura pris notre place ; avec des scaphandres légers, ils plongeront pour observer ce nouvel écosystème.

Et nous, alors ? Et nous ?

Le soleil se couche. Il lance sur l’horizon des lignes épatantes qui assombrissent la lagune. Orange. Rouge. Topaze. Amelia bouge enfin.

« Il serait bon de rentrer.

— Nous avons encore le temps.

— Je n’aime pas voler après la nuit tombée. » Comme si cela changeait quoi que ce soit. Notre véhicule, entièrement automatisé, ne risquait rien de plus après le coucher du soleil.

« Je ne sais pas, c’est un vieil instinct. Quelque chose d’enfoui.

— Peut-être un prochain sujet de recherche ?

— Peut-être. »

Nous échangeons enfin un regard — le premier depuis son annonce, depuis la fin de la cité. Elle a pleuré, mais ne remarque pas que moi aussi. Nous savons très bien, elle et moi, que nous ne ferons formerons plus un couple très longtemps, ni dans l’intimité de notre cabine, ni dans l’organisation de notre temps de recherche. Elle ira de son côté et moi du mien. Une autre personne me sera attribuée et elle aussi. Nous nous croiserons peut-être, quoique nos vies automatisées, contrôlées, maîtrisées, ne laissent presque jamais aux coïncidences la moindre chance d’exister.

« J’ai envie d’autre chose, je crois. »

Elle a pris un ton mauvais, agressif. Je ne la reconnais déjà plus.

« Je suis fatiguée de la puanteur de cette planète. »

Elle exagère le trait, elle insiste pour me dégoûter, pour me repousser. Ce qu’elle finit par faire physiquement : elle se détache de mon corps tout d’abord, puis glisse le long de la berge vers nos instruments. Elle éteint la caméra, remballe les prismes. Nous prendrons nos mesures une autre fois, peut-être même que j’aurais à le faire seule. Elle marche vers notre véhicule scientifique d’un pas décidé.

Amelia ne dira rien de plus ni en attendant que je me décide à revenir à bord ni en observant le sol s’éloigner de nous. Les nuages qui percutent le large pare-brise ne font, au départ, aucun bruit. Des gouttes s’écrasent avec lourdeur. L’eau se met à ruisseler en traits presque invisibles. Et puis nous voilà à bord de la Forteresse.

Dans la douche de décontamination, elle m’évite. D’autres couples se glissent entre nous. La lumière ocre oscille. Je vois une dernière fois son corps, mais je comprends que je devrais regarder ailleurs. Amelia ne m’appartient plus.

Elle sort la première et je lui laisse le temps de gérer son hébergement pour la nuit. Les douces vibrations de la Forteresse ne parviennent pas à étouffer les sanglots qui font tressauter mon âme. Je traîne dans les longs couloirs jusqu’à ce qui était, encore ce matin, notre cabine. Le cube est désert. Les quelques objets intimes — Amelia était ce genre de personne, à ma grande honte — ont disparu. Je retire immédiatement mon nom et libère l’espace. Un couple aura ce soir une chambre à leur taille.

Je m’éloigne, seule, déboussolée bien sûr, perdue. Des messages arrivent. De potentielles rencontres. Des visages souriants à la recherche d’une partenaire de vie et de science.

Je repense à la cité sous la lagune.

J’aurais aimé qu’elle m’emporte avec elle.

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