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Les chiffres comme expérience spirituelle

"C'est un miracle !"

Cela fait des années que Simon est malheureux. Certes, il a réussi. Son emploi dans la finance lui permet de subvenir généreusement aux besoins de sa famille. Mais cela reste un emploi de bureau, et même s'il s'agit de manipuler des chiffres, il s'accompagne d'une attrition intellectuelle qui étiole Simon jour après jour.

Quelle tristesse. Il aime les chiffres depuis petit. En faire son métier aurait dû lui permettre de joindre l'utile à l'agréable. Mais l'immense machine a fait ce qu'elle fait le mieux : prendre une aspiration et la transformer en aspirateur d'âme. Simon a beau avoir l'amour de sa famille, il se sent diminuer chaque jour.

Heureusement, le mal n'est pas irréversible. Il n'a pas perdu son émerveillement de jeunesse quant aux beautés des numéros et de la logique. Il ne diagonalise plus de matrice, ne fait plus de calcul intégral, mais il lui reste une échappatoire, qu'il pratique en secret, presque honteux : le sudoku.

Ce n'est qu'un succédané de ses grandes heures mathématiques, mais certains lui donnent suffisamment de fil à retordre pour qu'il retrouve le défi qu'il aimait tant face à d'obscures démonstrations.

Cela commence comme un hobby un peu caché. En bon financier, Simon lit la presse, il a le goût du journal papier, et il fait à l'insu de ses collègues le sudoku diabolique du Financial Times. Lorsqu'un collègue le surprend, il pose vite son stylo et change de page. Et puis il s'enhardit, et ose déjà assumer, d'autant qu'il voit que pas mal de collègues aiment ce petit jeu — indépendamment d'ailleurs de leur amour des maths.

Se comparer aux autres lui fait toucher du doigt quelque chose que son humilité lui interdit un peu : il est de loin meilleur en résolution de sudoku. Il voit immédiatement ce que d'autres ne détectent qu'au prix de notes détaillées et d'allers-retours. Diabolique est presque synonyme d'angelot quand il s'agit de lui et des sudokus.

Lorsqu'il accepte enfin d'être "meilleur", il se dit qu'il doit mettre à profit ce talent, et quelques recherches lui permettent de réaliser qu'il n'est pas seul, et pas si exceptionnel, puisqu'il existe des gens comme lui qui se réunissent en club.

Dès lors, ses weekends prennent une autre tournure. Il s'améliore au contact de joueurs expérimentés, apprend d'autres formes de puzzle — il en existe tant ! Il fait le lien entre eux, et montre toujours les mêmes capacités qui font de lui un excellent résolveur. L'étape d'après : l'équipe nationale de résolution de Sudoku et de puzzle !

Il rejoint celle du Royaume-Uni, qu'il représente fièrement. Ce groupe qui lui fait tellement de bien, il décide de le rejoindre à temps plein, quitte son emploi, bien aidé par l'argent que sa carrière lui a permis de mettre de côté. Et il décide de faire du bien aux autres en partageant. En 2017, une plateforme a émergé pour faire ça : Youtube.

Mais il faut être honnête, l'enthousiasme de Simon est loin d'être un enthousiasme mondialisé. La chaîne vivote, chaque vidéo fait quelques centaines de vues. Mais Simon ne renonce pas. Il a fait des années des tâches qui n'avaient aucun sens, en quête de reconnaissance. Ces vidéos ont pour lui une profonde raison d'être, leur ampleur n'est pas l'enjeu.

Et puis, début 2020, un virus venu de Chine va mettre le monde à l'arrêt, et le miracle en mouvement.

C'est rare, un miracle. Ce n'est pas pour rien que miraculeux est synonyme d'inattendu, et qu'un miracle vient soigner l'incrédulité.

Lorsque Simon démarre l'enregistrement de sa vidéo quotidienne, bien sûr, il ne s'attend pas à vivre ce moment de grâce. La chaîne fonctionne correctement, a même quelques milliers d'abonnés, une petite communauté s'est créée.

Et puis, c'est l'époque du COVID et des confinements. Les gens sont enfermés chez eux, et font ce qu'ils n'ont jamais fait. Du pain, ou parler à leur conjoint. Alors entre ça ou une vidéo d'un gentil monsieur qui résout des Sudokus...

Bref, Simon, comme à son habitude, remercie son public de le soutenir, donne quelques nouvelles, puis explique le contexte. Son partenaire de la chaîne, qu'il a harcelé jusqu'à le convaincre de l'y rejoindre, lui a dit de lire les règles mais de ne surtout pas révéler la grille avant le début de l'enregistrement. Et lorsqu'il le fait, et qu'il voit qu'il n'y a, en tout et pour tout, qu'un unique 1 et un unique 2 dans toute la grille, il refuse de croire qu'il existe une unique solution trouvable par un humain, et pense que Mark lui a joué un tour. À son avis, l'enregistrement ne durera pas plus de 5 minutes, le temps de prouver qu'on s'est gentiment moqué de lui.

Et puis Simon se lance. Contre toute attente, il arrive à placer quelques 1 dans la grille, mais il est toujours incrédule. Puis il place tous les 1. Tous les 2.

Il se lance dans les 3 avec une rationalité ébranlée mais toujours présente. Il n'y a aucun 3 dans cette grille. Et pourtant là encore, il y parvient. Les 4, 5, 6, 7, 8 et 9 suivront sans peine.

Il faut voir le visage émerveillé de Simon au fur et à mesure que la grille se remplit. Le même que les femmes devant la tombe vide, que Buddha au nirvana, que Mahomet face à la révélation. Les yeux grand écarquillés, le sourire béat.

Il faut l'entendre dire qu'il "n'a pas les mots", que "c'est comme si l'univers nous chantait une chanson, c'est absolument incroyable", que c'est "absolument hypnotisant". S'exclamer "oh mon dieu" à de multiples reprises. Et conclure que c'est un puzzle inoubliable.

Ce miracle vécu seul, Youtube va en faire un miracle universel. L'Algorithme décide que cette vidéo mérite d'être vue, et la met en avant. Les vues s'accumulent, et ce qui n'était qu'une chaîne de niche devient, petit à petit, une nouvelle religion.

Il faut un miracle pour démarrer une nouvelle religion. Aujourd'hui des milliards de personnes pratiquent le christianisme en raison du miracle de la résurrection. Sa matérialité n'est pas le sujet. C'est l'expérience partagée.

Le miracle du Sudoku, c'est exactement cela, faire passer un loisir individuel de journal à une expérience esthétique quasi spirituelle partagée, qui a tous les atours de la religion. Après tout, que Simon ait pu remplir sa fameuse grille n'est pas un miracle en soi. La solution existe, elle est découvrable, d'autres avant lui y étaient déjà parvenus.

Simon a vécu sa résolution comme un miracle, son miracle a été prêché par l'Algorithme, et aujourd'hui, des milliers de personnes se réclament de cette communauté qui est née pendant la pandémie.

Une communauté qui a ses codes. Son vocabulaire, les expressions de joie ou d'incrédulité de Simon. Ses prêtres, les "fabricants" de Sudoku, dont certains pseudos ne sont pas sans arrière-plan religieux, par exemple Phistomefel. Ses rituels, les deux vidéos quotidiennes de "Cracking the cryptic". Sa musique sacrée, puisque les vidéos démarrent quasi systématiquement par la sonate pour piano n°16 de Mozart. Ses membres engagés qui font des offrandes sur Patreon. Ceux qui font l'exégèse en compilant les puzzles résolus, leurs solutions, ceux qui discutent sur les forums...

Et puis, cette expérience esthétique globale fait du bien. Simon ne compte plus les commentaires qui expliquent à quel point regarder ses vidéos aide les gens à traverser des périodes difficiles de leur vie. Comme cet homme hospitalisé des mois pour un cancer, qui a regardé quotidiennement chacune des vidéos et dit que ça l'a soutenu. Voire celui qui a soigné ses pensées suicidaires grâce à une vidéo de Simon. Le miracle initial est devenu guérison miraculeuse.

Comme avec toute croyance, nul besoin de tout comprendre pour adhérer. Certains des puzzles sont trop difficiles pour le commun des mortels, certains de ceux qui regardent n'ont jamais tenté une résolution. Simplement, voir ces vidéos met face à l'immanente beauté du monde, celle que l'on perçoit dans les mathématiques. C'est un autre moyen d'accès à la beauté de l'univers qui chante pour nous. Et puis, dans le chaos du monde, y a-t-il plus rassurant que de voir la logique l'emporter ? Un sudoku réussi, c'est l'ordre qui vainc le non-sens.

Des années après, Simon continue. Chaque jour, il poste sa vidéo. Il travaille sans compter son temps. Comme lorsqu'il était banquier d'affaires. Mais la différence essentielle, c'est que ce qu'il fait, profondément, a un sens. Un sens pour lui, et un sens qui aujourd'hui le dépasse, parce qu'il a fait de lui un prophète. Un médiateur entre la beauté de l'univers et quelques-uns qui parmi les humains y sont sensibles.

P.S. : sur une note plus personnelle, cet article est une tentative de ma part d'aller plus loin dans la narration, qui semble être de toute façon le chemin de ma lettre. Il est librement inspiré de faits réels. Si vous connaissez un matheux ou un passionné de Sudoku, il en appréciera sans doute la lecture ! Et moi, j'apprécierai grandement vos retours pour m'aider à affiner mon écriture.

P.P.S. : si vous voulez voir la vidéo avec laquelle tout a commencé, c'est celle-ci (Si apre in una nuova finestra).

Argomento Diversions diverses