Les efforts actuellement déployés pour favoriser l’émergence d’une tolérance accrue à la chaleur chez les coraux progressent trop lentement pour suivre le rythme du réchauffement climatique. Des scientifiques proposent un programme de recherche d’une ampleur comparable à celle d’une mission lunaire afin d’orienter leur évolution.
Par Warren Cornwall (Si apre in una nuova finestra)

Il existe un cauchemar récurrent dans lequel une créature menaçante vous poursuit, mais où il devient impossible de courir autrement qu’au ralenti, comme si l’on était englué dans une matière visqueuse. C’est peut-être ce que ressentent aujourd’hui de nombreux spécialistes des coraux.
Partout dans le monde, les équipes de recherche s’efforcent de trouver des moyens d’accélérer l’évolution des coraux (Si apre in una nuova finestra) afin qu’ils puissent résister aux vagues de chaleur marines amplifiées par le réchauffement climatique. Mais, à l’image de ce scénario cauchemardesque, les efforts actuels progressent trop lentement pour devancer l’augmentation des températures. Sans une initiative plus ambitieuse et mieux coordonnée, ils risquent de ne pas être à la hauteur du défi, a averti la semaine dernière (Si apre in una nuova finestra), dans Nature Reviews Biodiversity, une équipe internationale regroupant des spécialistes de premier plan des récifs coralliens.
« Au rythme actuel de la recherche et du développement, et sans réduction rapide des émissions, les solutions arriveront trop tard pour les récifs coralliens », a déclaré Adriana Humanes (Si apre in una nuova finestra), écologue marine à la Newcastle University, au Royaume-Uni, et autrice principale de l’article.
Le nouvel article met en évidence à la fois l’ampleur des lacunes de connaissances qui subsistent et l’effort colossal qui sera nécessaire pour les combler à temps afin de contribuer au sauvetage d’au moins une partie des récifs coralliens de la planète. Les scientifiques ne mettent pas de chiffre sur un tel programme, mais l’ambition qu’il suppose évoque, pour la recherche sur les coraux, l’équivalent des grands projets scientifiques des années 1960 qui ont mené à l’alunissage de 1969.
Les scientifiques ne sont toutefois pas restés les bras croisés. Dans des laboratoires du monde entier, notamment dans des régions où les récifs coralliens sont particulièrement importants — comme l’Australie, la Floride, les Caraïbes, l’Arabie saoudite ou Hawaï —, des équipes travaillent à identifier les mécanismes qui permettent à certains coraux de mieux tolérer les températures élevées et à comprendre comment favoriser leur reproduction.
Mais le nouvel article souligne également l’ampleur des pressions auxquelles sont confrontés à la fois les scientifiques et les récifs. En 2023, la planète a franchi le seuil d’une température moyenne mondiale supérieure de 1,5 °C à celle de l’ère préindustrielle, avant que les émissions de gaz à effet de serre issues de l’utilisation des combustibles fossiles ne commencent à réchauffer la Terre. Si ce niveau de réchauffement se maintient au cours des prochaines années, entre 75 % et 90 % des récifs coralliens devraient être exposés à des niveaux de stress thermique létaux, rapportent les auteurs et autrices.
Si la température mondiale atteint +2,7 °C — un scénario jugé probable d’ici la fin du siècle si les émissions suivent leur trajectoire actuelle —, certains récifs du Pacifique subiront tous les deux ans des vagues de chaleur comparables aux événements les plus extrêmes observés aujourd’hui.
Les coraux sont vulnérables à la chaleur de plusieurs façons. Dans les situations les plus extrêmes, comme lors de la vague de chaleur qui a frappé la Floride en 2023 (Si apre in una nuova finestra), les colonies coralliennes meurent rapidement, soumises à des températures excessives. Plus fréquemment, les polypes expulsent les algues symbiotiques qui vivent dans leurs tissus, provoquant le blanchissement des coraux. Or, ces algues photosynthétiques constituent une source essentielle d’énergie pour les coraux. Si elles ne sont pas réabsorbées suffisamment rapidement, les polypes peuvent s’affaiblir, voire mourir.
À certains égards, la recherche de solutions rappelle les efforts visant à développer des cultures agricoles tolérantes à la chaleur, comme le maïs ou le riz. Les coraux sont toutefois beaucoup plus complexes et demeurent bien moins bien compris. Le nouvel article met en lumière d’importantes lacunes scientifiques qui doivent encore être comblées avant que des solutions concrètes puissent être déployées.
Un corail n’est pas un organisme unique, mais un assemblage complexe d’organismes interagissant étroitement. Il comprend les polypes coralliens qui forment les colonies, souvent au sein d’exosquelettes calcaires, ainsi que les algues symbiotiques et une multitude de bactéries et de virus. Chacun de ces organismes peut influencer la tolérance à la chaleur. Dans de nombreux cas, les scientifiques ne connaissent même pas encore l’identité de l’ensemble des espèces impliquées, soulignent les auteurs et autrices. Les bases génétiques de la tolérance thermique restent imparfaitement comprises, tout comme les éventuels effets indésirables associés à une meilleure résistance à la chaleur. Il est possible, par exemple, qu’une composante du système corallien, telle qu’un symbiote, gagne en tolérance thermique au prix d’une plus grande vulnérabilité aux maladies. Les scientifiques ne disposent pas non plus d’une compréhension suffisamment robuste de la manière dont les différentes variables influencent l’état à long terme des populations coralliennes, ce qui rend particulièrement difficile la prédiction des effets de toute intervention.
« Des lacunes critiques dans les connaissances relatives à la biologie de la tolérance thermique des coraux freinent les progrès », a déclaré Juan Ortiz, spécialiste principal de la recherche sur les coraux à l’Australian Institute of Marine Science (AIMS).
Pour combler ces lacunes, les scientifiques préconisent la mise en place d’un programme de recherche plus coordonné et soutenu dans la durée. L’un des éléments centraux de cette vision consiste à créer un réseau de pôles de recherche où des scientifiques issus de différentes institutions pourraient mener conjointement des expériences de grande ampleur s’étendant sur plusieurs années.
« La mise en place de pôles de recherche de terrain à grande échelle favoriserait une recherche collaborative et multidisciplinaire couvrant différentes espèces de coraux et différents stades de leur cycle de vie, tout en augmentant la puissance expérimentale et l’efficacité des travaux », a déclaré James Guest (Si apre in una nuova finestra), coauteur de l’étude et spécialiste des coraux à la Newcastle University.
Ces pôles de recherche devraient bénéficier de mesures de protection particulières afin d’éviter que des coraux de grande valeur scientifique ne soient détruits par un typhon ou une vague de chaleur. Cela pourrait inclure des systèmes permettant d’abaisser les pépinières coralliennes dans des eaux plus profondes et plus fraîches, ou encore des méthodes actuellement à l’essai visant à refroidir artificiellement une portion de l’océan en pulvérisant, par exemple, de fines gouttelettes d’eau dans l’atmosphère afin de réfléchir une partie du rayonnement solaire.
Si les coraux expérimentaux étaient « perdus lors de perturbations, les pertes financières pourraient être énormes et les retards catastrophiques », a déclaré Humanes.
Si le nouvel article identifie clairement les principaux défis et plusieurs pistes de solution, il ne répond pas à certaines questions fondamentales qui devront être résolues pour concrétiser cette vision. Où ces pôles de recherche seraient-ils implantés ? Quel serait leur coût ? Et qui accepterait de les financer ?
Cette semaine, un équipage d’astronautes orbite autour de la Lune, rappelant les prouesses technologiques que l’humanité est capable de réaliser lorsqu’elle mobilise suffisamment de ressources financières et de volonté. Les récifs coralliens comptent parmi les écosystèmes les plus précieux de la planète. Les bénéfices qu’ils procurent aux populations humaines — qu’il s’agisse de la pêche, de la protection contre les tempêtes ou du tourisme — sont estimés à 2,7 billions de dollars (Si apre in una nuova finestra) par an. Reste à savoir si les efforts visant à sauver ces récifs bénéficieront de ressources même vaguement comparables à celles consacrées à l’exploration spatiale.
Source : Humanes et coll., « Accelerating coral assisted evolution to keep pace with climate change », Nature Reviews Biodiversity, 30 mars 2026.
Article original en anglais : https://www.anthropocenemagazine.org/2026/04/the-future-of-coral-reefs-lies-in-human-intervention/ (Si apre in una nuova finestra)
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(Si apre in una nuova finestra)Anthropocène est la version française d’Anthropocene Magazine (Si apre in una nuova finestra). La traduction française des articles est réalisée par le Service de traduction de l’Université Concordia (Si apre in una nuova finestra), la Durabilité à l’Ère Numérique (Si apre in una nuova finestra) et le pôle canadien de Future Earth (Si apre in una nuova finestra).