
Au contraire de beaucoup de danseurs tombés dans l’italianisme olympique, Fear/Gibson se sont mitonnés une danse libre, hommage à l’Ecosse natale de Lewis, clairement destinée à rafler l’or européen. Lilah a été ramasseuse de fleurs à l’Utilita Arena quand elle était petite (comme Olivia Smart), tout était réuni pour la symbolique. J’étais donc mentalement préparée à voir Fear/Gibson gagner à domicile. Le jury a évité ce “traumatisme” à nombre de connaisseurs. Logiques premiers de la danse rythmique, Laurence Fournier-Beaudry et Guillaume Cizeron assurent leur victoire ce soir avec 135.50, soit près de dix points d’avance sur leurs premiers poursuivants. Quitte à choisir le thème de l’eau avec la B.O. de “The Whale”, autant que tout coule comme d’une source. C’est le cas avec leur exceptionnelle fluidité. On ne reviendra pas sur leur technique stratosphérique, puisqu’elle… ne se voit pas. Elle est pourtant là, dans chaque changement de direction, de carre. La première partition musicale, dominée par une lointaine corne de brume peut déconcerter, mais eux naviguent avec une infinie douceur. Ils flottent sur des lames assurées, sans laisser d’écume sur leur passage, et ce, jusqu’à la fin du programme ciselée autour d’une accélération du rythme. 222.43 les sacre champions d’Europe. Pour Guillaume Cizeron, c’est la sixième fois.

On les avait perdus depuis les derniers Mondiaux et le début de saison. Charlène Guignard et Marco Fabbri renaissent de leurs cendres. Des cendres dont le jury les avait jusque là abondamment couverts. La musique de “Diamanti” est très romantique et cette danse pourrait tomber dans la guimauve. Pas avec eux. Ils seraient même, aujourd’hui, un peu trop énergiques. Mais leur glisse est si belle, si précise ! Pendant l’échauffement, un des crochets du patin de Marco a lâché, causant à tout le monde une petite frayeur. Pas de quoi les déstabiliser néanmoins. Ils sont seconds de ce libre (125.86) et médaillés d’argent (210.34). De quoi leur rendre de l’élan pour l’échéance olympique qui se déroulera dans la ville natale de Marco.

Lilah Fear et Lewis Gibson doivent se contenter de la 3ème marche du podium (124.04/209.51). Même en considérant la traditionnelle inflation locale, c’est extrêmement généreux. Le programme commence par un très joli porté, mais les twizzles sont censés être exécutés sur la glace, pas dans la barrière. Lilah perd l’équilibre, et bouscule son partenaire. S’ensuit un sévère cafouillage où tout le monde se cherche sans se retrouver tout de suite. Totale interruption de rythme. Lilah ne perd qu’un niveau et si les GOEs descendent, c’est très gentiment. Une petite remarque, tssst, pas une sanction. On ne s’en étonnera plus, le public les aime, les juges aussi. Sauf que ces derniers connaissent le règlement. Tout ceci n’enlève rien au capital sympathie de ces deux jeunes gens si généreux sur la glace. Les tribunes explosent littéralement à l’arrêt de la musique, le public est debout, l’Union Jack est partout. A noter que beaucoup de monde se lèvera aussi après le passage de Fournier-Beaudry/Cizeron.

Pour moi, cette médaille de bronze aurait dû revenir à Evgeniia Lopareva et Geoffrey Brissaud. Leur danse libre, sur des musiques de l’Islandaise Björk ne cesse de mûrir, elle est devenue un bijou taillé par deux orfèvres sensibles et délicats. Etre autant en carres tout en patinant aussi vite est un petit exploit en soi. Ils sont 4èmes (122.34) de ce libre et du classement final (204.72). Lors des Nationaux Elite de Briançon, Geoffrey parlait d'un programme qui serait à maturité complète à Milan. On n'en est plus très loin. Les transitions ne cessent d'être améliorées, les gestes peaufinés. Il reste du travail à effectuer sur les composantes, puisque les juges, obstinément, ne les montent pas, malgré les progrès évidents dans ce domaine. Mon seul regret : des costumes que je trouve trop classiques pour le thème. Lors des Masters, lorsque j'ai demandé aux deux patineurs s'ils se verraient adopter des tenues issues de l'univers déjanté de Björk, la réponse de Geoffrey a été : "tu nous connais, non ?" Oui. Le délirant, la fantaisie loufoque ne sont, en effet, pas leur style. Dommage néanmoins qu'il n'y ait pas un peu plus d'originalité dans ces tenues. Tout le reste est étudié, construit et parfaitement interprété.
Allison Reed et Saulius Ambrulevicius continuent de faire preuve d'un sincère enthousiasme et d'une grande joie de patiner. Ils ne seront jamais les plus grands techniciens du circuit, mais leur ".God is a DJ” est au moins aussi convaincant que leur RD. Même si les thèmes sont différents, ils se ressemblent. Difficile néanmoins de reprocher aux Lituaniens de s'exprimer dans un registre où ils sont à l'aise. La musique va crescendo, la chorégraphie et la vitesse aussi. 7èmes du libre (117.21), ils sont 5èmes du classement général (200.29).
Diana Davis et Gleb Smolkin sont 6èmes ce soir (120.64), ainsi qu’au total (199.31). Leur danse libre est résolument classique comme le veut le thème : “Sonate pour Violoncelle et Piano” de Myakovski. Elle est plutôt bien interprétée, avec un petit avantage à Gleb qui semble plus libéré que son épouse. En début de saison, le "Dune" d'Olivia Smart et Tim Dieck m'a déçue un brin, moins magique que le premier. Ce n'est plus le cas. La nouvelle mouture a été revue et corrigée. Bien sûr, elle ressemble toujours à celle de l'an dernier puisque le thème est le même, mais il y a maintenant un vrai effet de "suite", des petits détails en forme de trouvailles, des améliorations techniques aussi. A Sheffield, Tim fait légèrement pâle figure à côté d'une Olivia très théâtrale (je n'ai pas dit "trop"). Très concentré, il en oublie de s'exprimer, ce n'est pas la première qu'on le remarque. Le duo néo espagnol d'adoption obtient 121.27 et le 5ème rang de cette danse libre, pour un 7ème également au final (196.44). Turkkila/Versluis ont conservé leur libre de la saison dernière, sans modifier grand chose, surtout pas les mimiques exagérées de Juulia. Elle, véritable ballerine au ton si juste par le passé… J'ai souvent apprécié les prestations de ce couple, mais j'ai un peu de mal à entrer dans cette danse très convenue. 8èmes ce soir (115.24), ils terminent aussi 8èmes (193.83).

Loïcia Demougeot (que la speakerine s'obstine à prononcer "Demougé") et Théo Le Mercier perdent un pouce de terrain par rapport à la veille. Leur "Arcane - League of Legends" subit quelques accrocs techniques qui leur font perdre des points précieux. Mais le programme est toujours aussi beau, prenant, véritable invitation vers un univers parallèle. La fin, sur "Enemy" de Imagine Dragons, a encore gagné en intensité. 9èmes (113.74), ils le sont aussi au final (191.62). Nous avons donc toujours trois couples français parmi les dix meilleurs européens.
Par Kate Royan - Sheffield, 17 janvier 2026
Classement danse libre, classement général et scores détaillés (Si apre in una nuova finestra)