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Le Courage d'être | Paul Tillich

Cet ouvrage est bref, profond, et probablement l'ouvrage de philosophie le plus important que j'ai lu. J'ai d'abord voulu commencer ma recension en racontant l'histoire de mon rapport à la philosophie, mais je ne voudrais pas diluer la force de ce livre dans une histoire un peu triviale.

Sachez néanmoins que ce livre, s'il est d'une grande érudition, n'en reste pas moins accessible pour peu que l'on se donne un peu de peine. Il mentionne le stoïcisme, l'existentialisme, utilise "ontologie" à longueur de pages, quelques mots soutenus comme ipséité (quel beau mot d'ailleurs), mais il ne demande jamais d'être expert de ces domaines. Une brève recherche sur ce qu'ils recouvrent permet d'appréhender largement la pensée de l'auteur.

Et ce pour une raison simple, c'est que ce livre parle de ce que c'est qu'être, et il se trouve que si nous le lisons, c'est que nous sommes, et que donc nous pouvons appréhender l'expérience dont il parle. Parler d'"ontologie", c'est user d'un mot un peu savant pour parler de ça.

Le point de départ de la pensée de l'auteur, c'est que le fait d'être place l'être humain face à la menace du non-être, et que cette menace nous place face à des angoisses qui relèvent de l'ontologie1 humaine, et qui traversent l'histoire de l'humanité et de la pensée occidentale :

  • l'angoisse du destin et de la mort ;

  • l'angoisse de la culpabilité et de la condamnation ;

  • l'angoisse du vide et de l'absurde.

N'ayant ni l'érudition ni le talent de Tillich, je ne me lance pas dans un succédané d'explication de tout ce qu'il met derrière. Je pense que la simple lecture de la liste permet d'appréhender ce dont il parle, et notamment la dernière, parce que c'est une angoisse qui traverse notre époque. Ce que Tillich fait, c'est d'identifier les limites de l'existentialisme athée comme réponse à cette angoisse pour proposer un existentialisme ancré dans la foi inconditionnelle et le Dieu au-delà de Dieu qui dépasse le Dieu du théisme2, et qui est la source du courage d'être malgré l'angoisse ontologique.

Que l'on soit clair : ce paragraphe est un résumé d'un livre qui est lui-même un condensé de la pensée de Tillich destinée au grand public. Il y a bien sûr plus de nuances que ce que je peux expliquer dans cet article, et des limites et critiques légitimes que l'on ne peut aborder ici, mais qui pourraient faire l'objet d'un passionnant débat philosophique et théologique. Ce que je trouve intéressant au-delà du débat sur la conclusion, c'est l'acuité d'un certain nombre de constats que fait Tillich au cours de son développement et que j'aimerais partager ici.

D'abord, l'identification du stoïcisme comme attitude religieuse fondamentale, et qui sera "le seul vrai rival du christianisme dans le monde occidental", parce que "le stoïcien fait preuve d'un courage social et personnel qui rivalise vraiment avec le courage chrétien". Là encore, c'est un extrait bref d'un passage qui a davantage de mérites, mais il m'a aidé à mettre le doigt sur ce qui peut m'attirer aussi bien dans le stoïcisme que dans le christianisme, le courage de la vertu, qui prend sa source à des endroits différents.

Ensuite, un développement sur le fanatisme comme conséquence de la menace que le non-être fait peser sur la vie spirituelle, lorsque le désespoir d'atteindre la vérité est à son comble. Je cite in extenso le paragraphe qui suit.

L'être humain essaie alors une autre voie pour s'en sortir : le doute se fonde sur la séparation de l'être humain d'avec l'ensemble de la réalité, sur son manque de participation universelle, sur l'isolement du soi comme individu. Il cherche alors à briser cette situation en s'identifiant à quelque chose qui transcende son caractère individuel et lui permette de laisser derrière lui sa séparation d'avec le monde et sa relation à lui-même. Il fuit sa liberté d'interroger et de répondre de soi pour une situation dans laquelle aucune question ne peut plus désormais être posée et où les réponses aux questions existentielles sont imposées de façon autoritaire. Pour ne pas courir le risque d'interroger et de douter, il abandonne le droit d'interroger et de douter. Il se démet de lui-même afin de sauver sa vie spirituelle. Il « s'évade de sa liberté » (Fromm) afin d'échapper à l'angoisse de l'absurde. Maintenant, il n'est plus isolé; il n'est plus dans le doute existentiel ni dans le désespoir. Il « participe » et il affirme, par cette participation, les contenus de sa vie spirituelle. La signification est sauvée, mais le soi est sacrifié. Et puisque la victoire sur le doute était une affaire de sacrifice, celui de la liberté du soi, il en restera une marque sur la certitude retrouvée : celle d'une assurance fanatique. Le fanatisme est en corrélation étroite avec le renoncement de soi spirituel; il révèle l'angoisse qu'il était censé vaincre, en attaquant avec une violence disproportionnée ceux qui ne sont pas d'accord et montrent, par leur désaccord, quels éléments de la vie spirituelle le fanatique devrait supprimer chez lui. Mais précisément parce qu'il devrait les supprimer chez lui, il se sent obligé de les supprimer chez les autres. C'est son angoisse qui pousse le fanatique à persécuter les dissidents. Sa faiblesse est que ceux qu'il combat ont, sur lui, une prise secrète : de cette faiblesse, il périra finalement, et son groupe avec lui.

Là encore, nul besoin je pense de maîtriser les rouages de l'histoire de la philosophie ou des religions pour constater l'acuité de ce constat.

Un autre passage qui fait écho à de grandes questions sur l'art évoquées au fil de certains articles :

Les créateurs de l'art moderne ont été capables de voir l'absurdité de notre existence : ils ont participé à son désespoir. En même temps, ils ont eu le courage de l'affronter et de l'exprimer dans leurs tableaux et leurs sculptures. Ils ont eu le courage d'être eux-mêmes.

Là encore, au-delà des mérites de l'existentialisme ou du christianisme, c'est une remarque très pertinente pour ajuster son regard sur l'art.

Une petite phrase sur le cynisme qui se passe de commentaire :

Les cyniques sont solitaires, bien qu'ils aient besoin de compagnie afin de montrer leur solitude.

Et enfin, une constatation d'une rare pertinence sur l'état de notre société :

L'idéalisme et le naturalisme ont une attitude semblable par rapport à la personne existante : tous les deux éliminent sa signification infinie et font d'elle un lieu vide à travers lequel passe quelque chose d'autre. Ces deux philosophies sont l'expression d'une société qui a fait le projet de libérer l'être humain, mais qui est tombée dans l'esclavage des objets qu'elle a elle-même créés. La sécurité garantie par le bon fonctionnement des mécanismes de domination technique de la nature, par le contrôle psychologique raffiné de la personne, par la croissance rapide du contrôle sur l'organisation de la société, cette sécurité se paie cher : l'être humain, pour qui tout ceci avait été inventé pour lui servir de moyen, devient lui-même un moyen au service des moyens. Nous trouvons là ce qui est en arrière-plan du combat de Pascal contre l'emprise de la rationalité mathématique au XVIIè siècle, de la lutte des romantiques contre la domination du rationalisme moral à la fin du XVIIIè siècle et de l'opposition de Kierkegaard à la tyrannie de la logique dépersonnalisante de la pensée hégélienne. C'est également l'arrière-plan de la lutte de Marx contre une économie déshumanisante, du combat de Nietzsche pour la créativité, de la lutte de Bergson contre le domaine spatialisé d'objets morts. C'est également l'arrière-plan de ce désir qu'ont la plupart des philosophes de la vie : sauver la vie du pouvoir destructeur de l'objectivation de soi. Ils combattaient pour la protection de la personne, pour l'autoaffirmation du soi, dans une situation où le soi était de plus en plus perdu dans son monde. Ils ont tenté de tracer une voie au courage d'être soi dans des conditions qui annihilaient le soi et le remplaçaient par une chose.

J'espère que vous me pardonnerez le choix des longues citations plutôt que des résumés, mais elles me semblent indispensables pour passer proprement la force du propos, et pour vous faire percevoir plus pleinement l'effet que peut avoir ce livre.

Alors oui, comme toute démarche philosophique, elle touche certaines limites. Le dernier chapitre représente une sorte de saut logique que la lecture de la théologie systématique de Tillich comblerait peut-être. Mais ce n'est pas, je pense, et j'espère que cet article vous aura permis de le percevoir, l'essentiel à mon sens de ce livre, qui est, au-delà de la réponse qu'il donne, important pour les questions qu'il pose et les notions qu'il aborde. Quiconque est animé d'une démarche spirituelle ou d'un questionnement profond sur le sens de la vie (pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?) trouvera dans ce livre matière à enrichir grandement sa réflexion.

P.S. : si vous connaissez un existentialiste, il sera probablement intéressé par cet article !

  1. Ontologique : qui s'intéresse à la question de savoir "qu'est-ce que l'être".

  2. Son argument est que le dieu du théisme dont on essaie de prouver l'existence ne peut pas effacer le doute parce que le prouver en tant qu'être, même suprême, revient à l'assujettir à la relation sujet-objet et aux attaques du rationalisme, alors que le Dieu au-delà de Dieu, en tant que l'être-même, peut se situer au-delà du doute.

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