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Les vestiges du jour | Kazuo Ishiguro

Il s'agit d'un roman d'un auteur britannique — comme son nom l'indique — qui sans nul doute a terminé dans mon Tsundoku en raison de la beauté de son titre — mes lecteurs les plus fidèles auront compris ma sensibilité à cet aspect.

Brève incise, quelques autres de ses romans ont donc rejoint ma pile de livres à acheter : Auprès de moi toujours (même si je soupçonne le traducteur d'avoir amélioré le titre), Quand nous étions orphelins et Un artiste du monde flottant. Pour ne rien gâcher, les couvertures des poches Folio sont très jolies.

Et remarque générale avant de parler plus avant de ce que j'ai aimé dans ce roman : j'aurais préféré le lire avant de (ou sans) avoir vu Downton Abbey. De la même manière que je ne peux plus penser au Seigneur des Anneaux sans visualiser les acteurs des films, toute évocation de l'Angleterre du début du siècle dernier avec ses nobles et leurs domestiques fait remonter en moi l'imagerie de la série. Ce que je déplore un peu, l'une des grandes joies de lire un livre étant la stimulation de sa propre imagination, ce qui fait à mon sens de la lecture l'un des rares passe-temps qui soit passif en ce qu'il nous expose au travail d'un tiers, et actif en ce qu'il nécessite de faire de notre part de construction.

Toutes remarques liminaires étant épuisées, j'en viens donc au roman en lui-même, qui est, entre autres, un roman sur la dignité.

C'est une belle notion, la dignité. Et ce n'est pas une notion facile. J'en ai probablement une appréhension simpliste, à considérer qu'elle se révèle notamment dans l'épreuve, que ceux qui les traversent sans les imposer aux autres, en gardant leur composition, font preuve de dignité, là où ceux qui se posent en victime et demandent que la terre entière les soutienne me semblent en manquer cruellement.

Ce roman m'a fait questionner ma définition et me demander si, parfois, l'injonction à la dignité n'est pas une invitation à rester à sa place. Question qui fait écho à une autre que je me pose à chaque évocation de la société de classe ou de la noblesse : par quel mécanisme en arrive-t-on à ce que certains hommes en considèrent d'autres comme tellement supérieurs qu'être à leur service devient un honneur si grand qu'il justifie immense différence de traitement, sacrifice de son intérêt personnel, joie d'avoir le privilège de simplement être dans la même pièce ? En lisant le livre, j'ai eu le sentiment que l'injonction à la dignité n'est ni plus ni moins que celle pour les domestiques de rester à leur juste place, et un moyen de les empêcher d'accéder à la dignité "plus grande" de la noblesse.

Incise sur la question de la hiérarchie entre les êtres humains : mon humble avis est qu'intrinsèquement, rien ne la justifie. C'est probablement mon côté anarchiste qui parle. Et en écrivant cela, je me dis qu'il semble évident que certains semblent plus dignes de la famille humaine que d'autres. Ou que la hiérarchie peut avoir du bon — pas seulement quand c'est moi le chef, mais quand il s'agit de rôles qui sont pris en conscience, avec l'accord de tous, et sans complexe de supériorité. Pas simple comme problématique, et je m'éloigne de l'objectif original, peut-être un jour écrirai-je un long article dédié à cette question. Pour rester dans le thème, vous aurez donc noté que ce roman a, chez moi, déclenché pas mal de réflexions.

D'ailleurs, un autre sujet que le roman aborde avec beaucoup de finesse, c'est celui de la fidélité. En l'occurrence à un maître, mais je pense qu'il n'est pas incorrect d'élargir la leçon à la fidélité à un système de croyance. Mr Stevens, le narrateur, est convaincu de la noblesse d'âme de Lord Darlington qui l'emploie. Sa fidélité à ce Lord, il la placera au-dessus de tout à son propre détriment, et il déploiera des trésors de contorsions pour justifier ce qui apparaît au fur et à mesure comme des preuves que Lord Darlington n'est pas tout à fait le gentleman qu'il prétend être. Ce roman est donc aussi une très belle illustration de la façon dont le cerveau gère nos croyances, de la difficulté à aller déloger une croyance ancrée et des trésors de créativité qu'il déploie pour maintenir un système de croyance cohérent. Biais de confirmation et filtres expliquent pour une grande part les difficultés que nous pouvons avoir à comprendre autrui.

A mon sens un roman aussi beau que l'annonce son titre, et qui déploie, sous une histoire simple, une réflexion profonde sur ce qui guide nos choix.

Les vestiges du jour

P.S. : écrire régulièrement est une excellente manière de prendre conscience de ses tics d'écriture. Je crois qu'il n'est pas un article au cours de la rédaction duquel je n'ai pas envie d'écrire fasciné ou fascinant, et j'ai une tendance forte à réutiliser le même mot à très peu d'intervalle, tendance dont je ne sais pas si je dois me débarrasser parce que la répétition, c'est moche, ou si je dois la chérir comme marqueur de mon style ?

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