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Le livre de sable | Jorge Luis Borges

Merci Matias. Matias W. n'est a priori pas un lecteur de cette infolettre, du moins, pas à l'heure à laquelle j'écris cet article — sauf à ce qu'il soit caché derrière une des adresses courriel qui me sont inconnues. Peut-être le deviendra-t-il si de proche en proche, de diffusion en diffusion, elle traverse les connexions qui nous unissent encore de façon plus lâche qu'en notre jeunesse.

Je dois à Matias deux grandes émotions littéraires qui ont marqué la fin de mon adolescence : Stefan Zweig, et Jorge Luis Borges. C'est d'autant plus remarquable que ce qui nous a animés tous deux, c'est de débattre de l'existence de Dieu. Nous avons mené cette controverse tout au long de notre année de prépa commune, comme si personne ne l'avait eu avant nous et tous fiers de conclure que la question était indécidable. Peut-être la nature raisonnable de ce compromis était-elle suffisamment étrangère à nos caractères pour que nous considérions avoir atteint un sommet jamais conquis auparavant de la pensée humaine ! Joie simple de l'adolescence que de redécouvrir le monde.

Entre deux séances passionnées — et probablement parce que cela aidait incidemment sa cause — Matias me recommandait quelques auteurs, que je lus avec avidité. Celui qui nous intéresse aujourd'hui, c'est donc Jorge Luis Borges. Qui occupe depuis dans mon esprit une place assez semblable à celle de Kafka. Il a laissé en moi une trace profonde alors que de toutes les nouvelles que j'ai lues, une seule m'est restée : La Bibliothèque de Babel.

J'ai ensuite oublié Borges. Enfin, il est resté dans un tréfonds de ma mémoire, et rien ne l'en faisait remonter. Jusqu'à ce que je cède aux sirènes d'une "tendance", en l'occurrence de demander à ma chère IA quelque chose du genre : "avec tout ce que tu sais de moi, fais mon portrait chinois". Je vous épargne quelques platitudes, le dialogue se poursuit, et pour affiner, je lui demande de me poser des questions. L'immense mécanique statistique a alors généré entre autres celle-ci :

Si tu devais choisir une seule personne morte à qui montrer ta newsletter pour obtenir son jugement, ce serait qui ? (La réponse à cette question dit énormément sur l'auteur qu'on essaie d'être.)

Et le premier auteur1 qui m'est venu, ce n'est pas Kafka, ce n'est pas Perec, ce n'est pas Zweig, ce n'est pas Zola et ce n'est pas Flaubert. C'est Borges.

Tout est-il signifiant ? Avez-vous déjà été surpris par la première idée qui vous vient en réponse à une question ? Faut-il nécessairement en faire quelque chose ? L'IA, qui est faite pour avoir un avis sur tout (il y a là sans doute un sens à ce que j'y trouve mon compte) pense que ce n'est pas neutre et a convoqué à l'appui de son propos Le livre de sable. A-t-elle raison ou non, c'est ce qu'écrire cet article doit me — et vous, par la même occasion — permettre de découvrir.

Or il semble, pour quiconque refuse les coïncidences, qu'il se joue dans cette histoire quelque chose qui tient du destin, d'une rencontre inévitable. Concomitamment avec ce dialogue avec la machine, je m'efforce de maintenir le dialogue avec mon épouse, qui lutte énergiquement depuis des années pour que je garde prise avec la réalité et je lui en suis infiniment gré. Elle lit Une vie, de Maupassant2, et cette lecture l'enthousiasme3, au point de vouloir lire d'autres ouvrages du même auteur, par exemple Pierre et Jean.

Quelques jours après, me voici seul rue Soufflot pour quelqu'affaire, passant devant les éditions et la librairie Pedone. C'est une magnifique librairie comme le quartier en compte beaucoup, adossée à un éditeur spécialisé dans le droit international, mais qui vend quand même toutes sortes de livres. Nous passâmes devant de nombreuses fois sans y rentrer, mais l'envie de faire une surprise à ma femme sans faire de détour sur le chemin retour me poussa à faire une exception. Je trouvai sans peine Pierre et Jean, et en profitai pour demander Le livre de sable au libraire, qui en était fort heureusement pourvu.

Je suis ainsi doté d'un nouveau recueil de nouvelles de Borges, qui en signe lui-même la quatrième de couverture, dont voici le dernier paragraphe :

"Je n'écris pas pour une petite élite dont je n'ai cure, ni pour cette entité platonique adulée qu'on surnomme la Masse. Je ne crois pas à ces deux abstractions, chères au démagogue. J'écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps."

Borges, c'est l'écrivain qui en peu de mots ouvre des abîmes. Cet article s'arrête ici, la conclusion est belle, l'on perçoit l'inerrance de la machine et l'inéluctabilité de ma rencontre avec ce livre après quelques semaines d'infolettre, Borges semblant une graine qui germe enfin en moi après plus de 20 ans. Plusieurs autres suivront, conséquence de la profonde réflexion que Borges a à nouveau générée chez moi. En attendant, discutez de cet article avec votre Matias à vous !

  1. D'ailleurs en relisant la question, la machine demande une personne, je réponds avec un auteur. Qui est évidemment une personne, mais déjà, ça, ça doit dire quelque chose.

  2. J'ai toujours en tête qu'il existe deux livres intitulés Une vie, et que le second serait d'Annie Ernaux. C'est une erreur, je confonds avec Une femme. Tous deux sont néanmoins la description d'une vie d'une femme. Le premier est à mon sens infiniment supérieur au second, puisque je fais partie de ces gens qui considèrent qu'Annie Ernaux est une autrice largement surestimée, sur des bases assez fragiles il faut en convenir, mais suffisamment pour avoir instillé en moi une crainte de l'autofiction que je vous remercie de m'aider à combattre grâce à cette newsletter.

  3. Au point de se transmettre jusqu'à moi, ce qui n'est pas rien, attendez-vous donc à lire un jour une recension de Maupassant.

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