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Clair-Obscur | Bourse du Commerce

À quel moment l'art devient-il "trop" contemporain ? C'est la question que je me pose à peu près à chaque fois que je me rends à la Bourse du Commerce pour une exposition de la collection Pinault, et qui s'est encore posée à l'occasion de l'exposition Clair-Obscur (qui pour une fois, ne devrait pas terminer à quelques jours de la parution de cet article).

Plutôt donc qu'une critique de cette exposition, qui pourrait ne prendre que quelques lignes1, j'aimerais faire une tentative de réponse à ma question d'introduction en parlant davantage du lieu et de ce que j'y ai déjà vu.

La Collection Pinault occupe donc à Paris ce qui fut la Bourse du Commerce. C'est un bâtiment magnifique dont la reconfiguration pour accueillir des expositions est tout à fait réussie en ce qu'elle préserve l'essence des lieux, notamment la fresque de la rotonde de l'incroyable escalier à double hélice, tout en lui donnant une touche contemporaine et en le rendant adéquat à son nouvel usage. La structure de béton qui occupe désormais le coeur est souvent, lors des expositions, l'occasion pour les artistes de présenter des œuvres spectaculaires et très instagramables.

Ce qui est habile, les expositions tenues ici étant parmi celles dont j'entends le plus parler. Ma femme et moi avons fait le déplacement pour deux d'entre elles ces dernières années, qui étaient précédées de bonnes critiques : Minimal et Le monde comme il va. Ce qui m'amène enfin à mon avis général sur les expositions de la bourse du commerce, puisqu'il est évident que n'importe quoi que l'on peut constater deux fois est une vérité généralisable : pour quelques œuvres marquantes et généralement situées peu après l'entrée, les expositions sont surtout une succession de travaux dont l'accès m'est difficile. Un art que je considère comme "trop" contemporain pour moi.

L'honnêteté m'oblige à avouer une période de ma jeunesse que je qualifierais de réactionnaire vis-à-vis de l'art contemporain, influencée d'une part par mon incapacité à l'appréhender, d'autre part par la lecture d'un essai qui allait dans mon sens (quelle meilleure façon d'avoir raison que de se confronter uniquement à nos accords ?), dont j'ai retrouvé le titre et l'auteur (La Grande Falsification : l'Art contemporain de Jean-Louis Harouel*)*, et dont une partie de la thèse était que l'art contemporain n'est rien d'autre qu'un vaste schéma spéculatif de milliardaires qui achètent des œuvres, les font exposer pour que leur valeur monte, puis les revendent, et qu'il n'y a donc plus de considérations esthétiques mais uniquement financières dans le mouvement. Cette thèse a probablement une forme de simplisme, un tropisme pour la dénonciation de la richesse comme intrinsèquement source de comportements discutables, un conservatisme de bon aloi qui doit plaire au Figaro, mais elle n'est pas sans attrait lorsque l'on voit ce qui a pu être montré à Versailles notamment à l'époque à laquelle le château exposait régulièrement des artistes contemporains.

Mes lecteurs auront compris que j'en suis revenu, que j'ai dépassé le stade de la dénonciation simpliste pour arriver à celui où je suis capable, j'ose le penser, d'en parler de façon constructive. Et malgré cela, les expositions de la Collection Pinault continuent de me poser quelques difficultés, tant elles me renvoient à cette conception précédente, et à une reformulation de ma question d'introduction : à quel moment passe-t-on de "c'est de l'art parce en tant que travail créatif sincère d'un artiste" à "c'est de l'art parce que quelqu'un du milieu a décidé que c'en était" ? — variante sur le "moi aussi je peux le faire".

Et en posant cette question, je me rends compte qu'elle ouvre un abîme de questions encore plus complexes et généralisables à tous les aspects de la vie humaine. Pourquoi faisons-nous les choses ? Y a-t-il des mobiles qui sont bons et nobles, et d'autres mauvais et vils ? Certains font-ils des compromis avec leur éthique pour arriver à leur fin ? Avons-nous toujours accès aux raisons profondes de nos choix ? Le conformisme à un milieu est-il une bénédiction ou quelque chose qu'il faut dénoncer ? Questions qui dépassent le cadre de cet article, et qui mériteraient probablement que je me lance dans un essai philosophique, que je vous épargne pour l'instant. Je me contenterais à date de dire que pour ce qui me concerne, je ne pense pas qu'il existe pour une action humaine un mobile unique, qu'il n'existe pas ou presque de personne qui fasse de choix pour une raison unique, que la malice n'est presque jamais l'explication d'un comportement, et que personne ne sait réellement entièrement pourquoi il agit d'une certaine façon.

Mais peut-être est-il temps d'illustrer un peu mon propos avec quelques photos de l'exposition ?

Commençons donc par quelques œuvres pour lesquelles l'intention d'expression artistique m'est accessible.

À propos de cette dernière, j'avoue mon inculture en indiquant qu'il s'agit du peintre surréaliste dans le style de Dali qui ne soit pas Dali et dont j'apprécie les œuvres. Je ne mets volontairement pas de photos d'œuvres figuratives généralement moins sujettes à débat.

Et voici deux œuvres qui m'ont échappé.

Ainsi que toute une série d'œuvres vidéo, qui me mettent face à une autre question : quelle est la destination d'une œuvre vidéo ? Elles peuvent être projetées dans des salles de musée avec des installations sonores, mais qui va en faire l'acquisition, le "mettre" chez lui, ou la regarder régulièrement ? Bref, elles posent, au-delà de leur caractère discutable, la question de leur collectionnabilité. Encore une question pour une autre fois.

Avec ces quelques œuvres, avec le recul que permet l'écriture, je réalise que ma question d'introduction n'était peut-être pas la bonne. Et qu'il conviendrait plutôt que je me demandasse : à quel moment l'art contemporain devient-il trop conceptuel à mon goût ? C'est une question plus précise, plus respectueuse des courants qui traversent l'art contemporain, qui se caractérise, il me semble, par un attrait aussi grand pour l'œuvre que pour ce qui la motive.

Comme le dirait à peu près Edgar Morin (du moins, ce que j'en ai retenu), "un modèle, c'est faux par défaut" (j'aime beaucoup cette idée, que toute représentation du monde que nous faisons pour mieux l'appréhender est fausse par défaut, il faudra absolument que j'écrive sur Morin et la complexité). Mais je pense qu'un modèle faux, et encore une fois, un peu simpliste, qui peut me permettre d'arriver à la conclusion de cet article, c'est de placer les œuvres sur un continuum qui irait de la primauté à l'exécution vers la primauté au concept. Et que si l'on considère cela comme un axe qui va de gauche à droite, alors les œuvres qui sont trop à droite (et paradoxalement, du coup, souvent très de gauche) sont probablement celles qui m'échappent et ne me touchent point. Ce qui transforme une question que l'on pourrait taxer comme révélatrice d'un manque de culture en une question de goût que je peux dès lors assumer : l'art conceptuel ne me touche pas.

  1. Une exposition pointue d'art contemporain avec une progression de l'ombre à la lumière à travers les magnifiques espaces de la bourse du commerce, avec une quantité inhabituelle d'œuvres vidéo.

Sujet Exposé d'une exposition