Passer au contenu principal

« Fin-tech » : comment les requins pourraient améliorer les prévisions océaniques

Des capteurs fixés à 19 requins au large de la côte est des États-Unis ont permis de réduire jusqu’à 43 % les erreurs d’un modèle climatique de référence. Les gestionnaires des pêches pourraient en tirer parti.

Par Warren Cornwall (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre)

Un requin sous l'eau, dans l'océan.

L’immensité de l’océan dépasse largement nos capacités à le comprendre. Les bouées équipées de capteurs, les satellites (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre) évoluant à haute altitude et les modèles informatiques sophistiqués ne peuvent qu’imparfaitement sonder les profondeurs des eaux qui recouvrent plus des deux tiers de la planète.

Mais une créature possédant une connaissance intime de l’océan pourrait aider les êtres humains à obtenir une image plus précise de ce qui se passe sous la surface. Selon une nouvelle étude (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre) publiée dans la revue npj Climate and Atmospheric Science, les requins pourraient servir de systèmes de capteurs mobiles à large rayon d’action, recueillant des données susceptibles d’améliorer notre compréhension des conditions océaniques d’une manière qui pourrait éclairer la gestion des pêches et d’autres activités essentielles.

« Les requins se déplacent déjà dans des zones de l’océan qui sont difficiles à observer pour nous », explique Laura McDonnell (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre), autrice principale de l’étude et chercheuse postdoctorale au Woods Hole Oceanographic Institution (WHOI), dans le Massachusetts. « Cette recherche montre que les données qu’ils recueillent peuvent contribuer à combler d’importantes lacunes. »

Des équipes scientifiques fixent des capteurs sur des requins depuis des années, mais généralement dans le but de comprendre ce qui se passe chez les animaux eux-mêmes. En 2022, j’ai passé cinq jours dans l’océan Atlantique (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre), au large de l’Afrique, avec une équipe scientifique qui capturait des requins et perçait de petits trous dans leurs nageoires dorsales afin d’y fixer des capteurs de la taille d’une ampoule électrique. Leur objectif était de comprendre comment le comportement des requins évoluait lorsqu’ils traversaient des zones d’eaux pauvres en oxygène.

Neil Hammerschlag (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre), coauteur du nouvel article, utilisait des capteurs de manière très similaire dans le cadre de ses travaux d’écologie marine à l’Université de Miami (UM) lorsqu’il s’est entretenu, en 2018, avec Ben Kirtman (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre), spécialiste des sciences de l’atmosphère à l’UM, au sujet de la possibilité d’utiliser les données recueillies par ces capteurs pour étudier l’océan plutôt que les poissons.

« Les prédateurs marins, comme les requins, recherchent naturellement des structures océaniques dynamiques, telles que les fronts et les tourbillons », explique Kirtman. « Ce sont des zones pour lesquelles les modèles disposent souvent d’un nombre insuffisant d’observations. »

Alors qu’elle préparait son doctorat à l’UM, McDonnell a entrepris d’évaluer si cette approche pouvait fonctionner. Dans les eaux situées au large de la côte nord-est des États-Unis, McDonnell et ses collègues ont fixé, en octobre 2021, des capteurs sur les nageoires dorsales de 18 requins bleus (Prionace glauca) et d’un requin-taupe bleu (Isurus oxyrinchus). Ils les ont ensuite relâchés, comme autant de drones rapides en mouvement.

Au cours des mois suivants, les dispositifs fixés aux nageoires des requins ont recueilli, en continu, des mesures de température et de profondeur, deux variables essentielles à la compréhension de l’état de l’océan en un lieu donné. Lorsque les animaux remontaient à la surface, les balises transmettaient les informations à des satellites, puis aux équipes scientifiques. Au total, plus de 8 200 instantanés des conditions océaniques ont été collectés grâce aux requins. Bien que les données aient été principalement recueillies au large de la côte est des États-Unis, au nord de la Virginie, les requins se sont déplacés jusqu’en Floride au sud et jusqu’au centre de l’Atlantique. Ils ont également fourni des informations sur les conditions régnant à des profondeurs atteignant près de 2 000 mètres lors de leurs plongées.

L’équipe de recherche a utilisé cet ensemble de données afin d’affiner un programme informatique couramment employé pour modéliser les conditions océaniques actuelles à partir de données provenant de bouées océaniques et d’autres sources. Dans certaines régions de l’océan, l’approche enrichie par les données issues des requins s’est révélée significativement plus proche de la réalité que le modèle standard lorsque les scientifiques ont évalué la capacité des modèles à reproduire les conditions océaniques observées durant la période de collecte des données par les requins. (La capacité des modèles informatiques à reconstruire fidèlement des conditions passées constitue un test standard pour les modèles océaniques et atmosphériques.)

L’amélioration des performances était particulièrement marquée sur le plateau continental peu profond, où l’erreur du modèle a été réduite de 43 % en novembre et de 33 % en décembre. Cela correspondait à une amélioration d’environ 1,5 °C de la précision du modèle en ce qui concerne les températures de surface de la mer, un progrès important dans un environnement où de faibles variations de température peuvent entraîner des changements écologiques majeurs.

« Pour les pêches et les communautés côtières, de modestes améliorations des prévisions océaniques peuvent avoir des conséquences importantes », souligne Camrin Braun (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre), océanographe au WHOI ayant participé à l’étude. « Réduire l’incertitude aide les gens à planifier leurs activités, qu’il s’agisse de déterminer où pêcher, de gérer les ressources ou de réagir à l’évolution des conditions environnementales. »

Cela ne signifie pas que les requins remplaceront les autres dispositifs de collecte de données, prévient toutefois McDonnell. Il ne s’agissait que d’une expérience de courte durée, et rien n’indique qu’un effort plus vaste visant à mobiliser les requins en première ligne de la prévision océanique soit envisagé. L’étude montre néanmoins que des balises jusqu’ici utilisées principalement pour comprendre les requins pourraient également remplir une seconde fonction en éclairant davantage les mécanismes plus larges qui sous-tendent l’évolution de l’océan.

Source : McDonnell et coll., « Improved seasonal climate forecasting using shark-borne sensor data in a dynamic ocean », npj Climate and Atmospheric Science, 28 avril 2026.

Article original en anglais : https://www.anthropocenemagazine.org/2026/05/fin-tech-how-sharks-could-sharpen-ocean-forecasts/ (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre)

Suivez-nous sur :
🖤 Twitter (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre) 💙 LinkedIn (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre) 💜 Instagram (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre)

Logo d'Anthropocène (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre)

Anthropocène est la version française d’Anthropocene Magazine (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre). La traduction française des articles est réalisée par le Service de traduction de l’Université Concordia (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre), la Durabilité à l’Ère Numérique (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre) et le pôle canadien de Future Earth (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre).