
Avec 91.28, Nika Egadze met tout le monde d’accord. J’ai un gros faible pour sa musique (ou plutôt pour l’arrangement qu’en a fait Cédric Tour), et je trouve sa chorégraphie bien adaptée à son patinage et sa personnalité. Nika n’est pas le patineur le plus élégant du circuit, mais sa technique est fiable, et il est d’une régularité remarquable. Son quad Lutz/triple boucle piqué semble d’une facilité étonnante. Le triple Axel n’est pas parfait, mais correct. Les pirouettes le sont moins. Nika prend néanmoins, sans peine, la première place. “J’ai eu quelques petites difficultés, mais je suis d’humeur positive. Je n’ai pas pu retenir mon émotion à la fin du programme, je suis vraiment très heureux.”

Les deux frères Selevko sont à la lutte pour une qualification olympique. Avantage Aleksandr, qui se classe 2ème (88.71). “Kiss” de Prince lui va comme un gant et lui permet d’exprimer toute sa fantaisie. Son quad boucle piqué bascule vers l’avant au ras de la rupture d’équilibre, mais il le tient, tout en écopant de GOEs négatifs. Le triple Axel est net. La combinaison triple Lutz/triple boucle piqué râcle en réception. Il devance Mikhail (88.28) de 43 petits dixièmes. Ce dernier a un programme beaucoup plus générique que son aîné, sur le thème usé de Dracula. Mais il passe le quad boucle piqué en combinaison avec un triple, et son triple Axel est un peu mieux noté. La différence se fait sur les autres éléments, notamment deux pirouettes à scories, et des composantes légèrement plus faibles. Je ne me souviens pas avoir jamais vu deux frères dans un coude à coude aussi serré en compétition européenne ! Aleksandr : “J’étais nerveux, c’est une compétition importante. Je suis content que mon frère et moi ayons effectué de bons programmes. On verra ce qui se passera samedi dans le libre…” Mikhail : “Mon but aujourd’hui était de me faire plaisir et de performer. Bien sûr qu’il y a de l’émulation entre mon frère et moi, on se pousse mutuellement à mieux faire, on veut battre l’autre, on fonctionne ainsi depuis qu’on est petits, ça nous amuse beaucoup”.
Depuis 2019, Matteo Rizzo joue au yoyo dans les classements européens : médaille de bronze en 2019, 5ème en 2020, médaillé d’argent en 2023 après deux ans d’absence, 3ème en 2024 et 5ème l’an dernier, freiné par une blessure, à quelques jours d’une intervention chirurgicale. Il revient cette année avec la ferme intention de se distinguer. Ces championnats vont déterminer qui, dans l’équipe d’Italie, sera sélectionné aux Jeux Olympiques. “Je ne peux pas dire que la pression était facile à gérer. J’ai commis des erreurs, mais heureusement, elles n’étaient pas trop sérieuses”. Il y a du vent dans les pirouettes aujourd’hui et tout le monde reçoit ses petits GOEs négatifs, Matteo comme ses concurrents. Mais quad boucle piqué, triple Lutz/triple boucle piqué et triple Axel sont sans tache. La chanson, “Silverline” de Damiano David, est un peu radio-facile comparée à ses programmes passés, mais l’interprétation est convaincante, et sa glisse, toujours un régal. Il est pour l’instant 4ème (88.00).
Depuis les Grand Prix, on entendait un peu partout Daniel Grassl promis à l’or européen. Au vu de sa prestation d’aujourd’hui, je conseille aux parieurs d’être prudents. Son “Tango de la Liberta” est vide chorégraphiquement depuis le début de saison et n’a, hélas, pas changé. Il tente un ambitieux quad Lutz/triple boucle piqué, plus haute Base Value de la journée, et s’en tire avec une réception sur le quart pour chaque saut. Le quad boucle suivant est en sous rotation. Bilan : deux jolies petites lignes de signes “moins” sur sa feuille de scores. Les juges ne lui font pas de cadeau côté technique, mais les composantes à 8.75 sont d’une grande générosité. Malgré ses erreurs coûteuses, Daniel se dit “très content de sa performance. Je me suis un peu précipité côté technique, mais ça me donnera plus de motivation pour les Jeux Olympiques. Je voulais patiner de mon mieux, et me sentir mieux pour les Jeux. C’est vraiment ce que j’ai ressenti, et je suis ravi et fier”. Je ne suis pas sûre de tout comprendre, la philosophie Grassl étant légèrement compliquée.
Lukas Britschgi est l’actuel tenant du titre européen, qu’il remet ici en jeu. “No Good” de Kaleo est un morceau très rock qui lui irait très bien s’il y mettait un peu plus de sel. Et de poivre. Le rythme est là, l’intention aussi, Lukas s’attache à être convaincant. pourtant, il ne l’est pas en plein. La construction du programme est un copié/collé de ceux des années précédentes. Aujourd’hui, sa technique est comme l’Emmental de son pays : plus il y a de fromage, plus il y a de trous. Donc : plus il y a de fromage, moins il y a de fromage. Remplacez le mot fromage par technique, ça marche aussi. Il pose une main sur la glace à la réception du quad boucle piqué qui est retourné, vacille dans la combinaison triple Lutz/triple boucle piqué, et loupe sa pirouette sautée. Il est 6ème (82.12). “J’étais très stressé et je ne me suis pas senti au mieux. Mais ce n’est pas le fait d’être l’actuel tenant du titre qui me met la pression. Dans le libre, il faudra que je reste concentré pour faire le job”.
L’indéboulonnable Denys Vasiljevs, enfin de retour dans l’écurie Lambiel après les soucis financiers de sa fédération, est 9ème (77.80). Les programmes du Letton sont, hélas, de plus en plus creux. Il se fait doubler par l’Israélien issu des juniors, Tamir Kuperman (79.82), et par l’à peine plus connu Tchèque Georgii Reshtenko (78.62).

Les juges sont sévères avec François Pitot (13èmes, 73.09), dont le programme est pourtant bien réalisé. Mais c’est généralement le lot de tous les nouveaux venus aux championnats européens. Son triple Axel a une hauteur impressionnante. Le triple flip va écoper d’un point d’exclamation pour carre incertaine, mais sa vitesse de rotation est remarquable. François a aussi pour lui une excellente présentation. Il ne tente pas de quad, ce qui est une bonne stratégie pour se qualifier au libre.

Kevin Aymoz est capable du meilleur comme du pire. Ying and Yang, montagnes russes, tout ou rien, tirelipimpon sur le chihuahua, un coup en haut, un coup en bas. Et à Sheffield, c’est la cata. Classements européens chronologiques jusqu’à présent : 4ème, 26ème, 7ème, 4ème, 31ème, 22ème (mais 5ème mondial la même année). Pour le suivre, il faut avoir le coeur bien accroché. Le Grenoblois a pourtant attaqué la saison en boulet de canon avec cinq victoires sur six compétitions. Mais ici à Sheffield, il nous sert la panoplie complète : trois chutes et une déduction pour absence de combinaison. Même ses composantes n’ont pas traversé la Manche. Pour la troisième fois de sa carrière il ne se qualifie pas pour le libre de ces championnats. Je ne citerai ni sa place, ni son score, indignes de ses qualités, possibilités, talent. Le couperet du “cut” le décapite sans appel. “Je suis très déçu. Mon échauffement des six minutes était parfait. Je n’ai eu qu’une semaine pour me préparer après dix jours d’arrêt [il est blessé au pied]. Il faut que je me reconcentre et que je me focalise sur le positif. Ca arrive de se louper, ensuite il faut recommencer à avancer.”
Par Kate Royan - Sheffield, 16 janvier 2026
Classement provisoire et scores détaillés (Öffnet in neuem Fenster)