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De l'immutabilité de la mémoire et de l'oubli

Cet article fait suite à un premier article sur Kafka, dans lequel j'expliquais être absolument certain d'avoir lu dans son Journal qu'il avait écrit :

"Les peuples heureux n'ont pas de littérature".

Or d'extensives recherches assistées par l'IA n'ont pas retrouvé la moindre trace de cette citation, nulle part. Mais elles m'ont permis de creuser un peu plus un sujet qui me fascine (ou passionne, ou intéresse grandement, il est plus que temps que je trouve des alternatives), le fonctionnement du cerveau, et plus précisément en l'occurrence, celui de la mémoire, de la formation des souvenirs, et de leur entretien.

Mais avant d'aller plus loin, et toujours dans ma veine autofictionnelle, une autre anecdote, inverse, à propos de la mémoire. J'étais tranquillement et vespéralement allongé en train de lire un livre, à savoir L'extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet, quand je fus soudain interrompu par ma chère épouse. Voici en substance notre échange (je profite de l'occasion pour m'entrainer à la rédaction de dialogues palpitants).

— Ah mais c'est le livre de ce film qu'on a vu il y a 10 ans ?

— Je n'ai jamais vu ce film, répondis-je avec certitude.

— Je suis certaine qu'on l'a vu. Regarde quand il est sorti, on était ensemble, je n'allais pas au cinéma sans toi, rétorqua-t-elle non sans un sourire. Je ne serais jamais allée voir ce film seule ou avec quelqu'un d'autre.

Après que quelques recherches eurent confirmé la cohérence des dates, je m'obstinais toutefois à maintenir que je n'avais jamais vu ce film, et finis par céder :

— En tout cas, je n'en ai pas le moindre souvenir.

Et regarder plus tard la bande-annonce n'a fait que creuser le fossé entre sa conviction d'avoir vu ce film et mon incapacité totale à me rappeler n'en serait-ce qu'une seule seconde.

N'ayant pas trouvé de moyen définitif de nous départager, nous avons fait ce que font tous les couples qui ont décidé de durer : être d'accord pour dire que Madame a raison (pardonnez-moi cette facilité un peu beauf, j'ai beaucoup de mal à résister à un bon mot, et ceux qui me connaissent savent qu'entre avoir raison et préserver mon couple...).

Et après tout, peu importe qui a raison et qui a tort, ces deux anecdotes illustrent le caractère faillible de notre mémoire sous deux aspects : la capacité à créer de faux souvenirs, et celle d'oublier.

Toutefois, comme l'a dit un jour une de mes accointances,

"l'expérience, c'est le niveau zéro de la preuve",

il m'importe donc de développer plus avant mon propos sur la base de recherches un peu plus sérieuses, afin que cet article combine autofiction et vulgarisation.

Et la vulgarisation la plus vulgaire de la mémoire, c'est que la majorité d'entre nous avons la mauvaise métaphore, celle du cerveau comme un disque dur qui stockerait des films auxquels l'on accéderait. Il se trouve que ce n'est pas du tout le cas, que nos souvenirs sont reconstruits à chaque fois que nous allons les chercher, à partir de fragments dispersés un peu partout dans notre cerveau. Et ce mécanisme rend nos souvenirs très vulnérables à la déformation ou à l'implantation. Il semble que nos souvenirs soient malléables pendant les 6 heures qui suivent leur reformation !

Il semble aussi que se souvenir et se projeter dans l'avenir mobilise le même réseau neurocognitif... Ce qui fait écho à quelque chose que j'ai souvent entendu (et qui n'est pas totalement vrai) : notre cerveau est incapable de distinguer une histoire de la réalité.

Et déjà avec ces quelques phrases, l'on pressent le caractère quelque peu vertigineux du constat, sur notre rapport à la réalité, et sur tout un pan de notre société qui est fondé sur le présupposé de la fiabilité de la mémoire (au hasard, le système judiciaire...). Certaines recherches montrent qu'il est tout à fait possible d'implanter de faux souvenirs chez certains sujets.

Ce constat qui pourrait paraître terrifiant porte à mon sens une certaine beauté. D'une part, en général sur le cerveau. Depuis que je m'y intéresse, chaque "limite" que l'on croit déceler est en fait une caractéristique clé qui en permet le fonctionnement. C'est vrai pour tous nos biais qui nous permettent de ne pas porter un poids de décision immense à chaque instant, c'est vrai pour la mémoire dont la malléabilité est une condition sine qua non de notre capacité à planifier, imaginer et créer, soit le coeur et la beauté de l'expérience humaine.

Et puis être conscient que notre mémoire est faillible, c'est une belle invitation à l'humilité. À avoir, comme le dit le futurologue Paul Saffo, des opinions tranchées, faiblement ancrées, ce qui me semble être la meilleure façon de naviguer avec l'incroyable outil qu'est notre cerveau.

Et enfin, ces recherches sur la mémoire, c'est une porte d'espoir pour tous ceux que leurs souvenirs traumatisent, et qui ne sont pas condamnés à vivre dans ce passé qui leur cause du tort.

D'ailleurs, à ce propos, une vertigineuse question de conclusion : est-ce que le bonheur, c'est l'oubli ?

Argomento Pensées sur la pensée