Il m'a fallu moi-même dépasser ce sophisme en repartant de zéro pour écrire cet article. Vous en raconter l'histoire va donc me servir d'illustration, et peut-être terminerons-nous avec une belle leçon de vie ?
Il n'aura pas échappé à mes fidèles lecteurs que nous avons passé quelque temps à Madrid (Si apre in una nuova finestra). Séjour qui ne fut pas seulement l'occasion d'une visite du Prado, mais aussi de deux autres grands musées, le Thyssen et le Reina Sofia.
En bon chroniqueur d'art, j'avais l'ambition de consacrer un article à chacun de ces musées. J'y passai un peu de temps, et l'inspiration ne vint pas. Le temps passé à écrire quelques lignes ne donna naissance à aucun texte qui me satisfasse.
Je persistais un peu néanmoins : j'avais commencé, investi un peu de temps et de réflexion, c'eût été dommage de ne pas aller au bout ? Et me voici donc un peu victime de mon sophisme des coûts irrécupérables.
Bon, pas seulement, comme d'habitude la réalité est un peu plus complexe que le modèle que nous en faisons, plusieurs choses se sont jouées dans ma volonté d'aller de l'avant : volonté d'autodiscipline, sentiment de dette envers mes lecteurs que je ne voulais pas priver, et réticence très forte à m'avouer vaincu.
Mais de toutes ces raisons, c'est le sophisme des coûts irrécupérables (Si apre in una nuova finestra) qui méritait un article. Ce biais est probablement celui que connaissent ceux qui ne connaissent rien au sujet des biais cognitifs. Je l'ai découvert en lisant il y a longtemps maintenant le Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens, excellent ouvrage de vulgarisation sur le sujet.
L'exemple classique de ce sophisme, c'est celui de l'autobus que l'on attend. 5 minutes. Puis 10. Puis 15. Puis 30. Et plus on l'attend, plus on s'acharne à vouloir l'attendre pour justifier le temps déjà investi, temps qui est d'ores et déjà perdu et irrécupérable, d'où le nom. Alors que prendre sa perte et appeler un taxi ou marcher nous ferait arriver plus tôt.
Pour parler malgré tout un peu d'un des musées que nous visitâmes, celui du Reina Sofia, il était assez vite évident que cette espèce de version espagnole du Palais de Tokyo ne serait pas notre came, mais nous en fîmes quand même le tour consciencieusement, plutôt que de nous contenter d'admirer Guernica puis de repartir. Bon, l'honnêteté me pousse à reconnaître les limites de l'exemple, puisque nous sommes rentrés gratuitement (journée internationale des musées oblige), et qu'étant en vacances, le temps a un peu moins d'importance.
De toute façon, vous n'avez pas besoin de mes illustrations, je suis certain que n'importe qui trouvera sans peine un exemple dans sa propre vie ou autour de lui.
Reste la sempiternelle question : que faire de cette information ? Encore une fois, je m'abstiendrai de toute réponse définitive, parce qu'elle dépend largement des buts que chacun poursuit. Si l'on veut être un agent parfaitement rationnel, outre qu'une consultation chez un professionnel de la santé mentale pourrait faire du bien, alors on peut évaluer toutes nos décisions en oubliant complètement les coûts irrécupérables, et s'en gargariser. L'on peut aussi se rappeler que justement, un être humain n'est pas à tout instant un agent parfaitement rationnel, et accepter que tous nos choix ne seront pas parfaitement rationnels. Ce qui fait de ces choix des choix parfaitement humains dans leur imperfection.
Ne me reste plus qu'à vous remercier d'avoir lu cet article jusqu'au bout, peut-être parce que vous vous êtes dit que vous y aviez déjà passé suffisamment de temps et espériez secrètement que sa qualité s'améliore significativement avant sa conclusion. Et à vous dire que si vous deviez ne visiter qu'un musée à Madrid, je vous conseille que ce soit le musée Thyssen-Bornemisza.

P.S. : parlez de cet article avec un ami qui ne veut jamais sortir de la salle de cinéma même face à la plus sombre daube !