J'adore Martin Parr. Voilà pourquoi :





Je suis à deux doigts d'arrêter ici cet article tant ces quelques photos montrent bien tout le talent et le regard si particulier de cet illustre photographe britannique : l'ironie par le cadrage, les gros plans à bon escient, les couleurs vives, tout cela participe à mettre en lumière l'absurdité du monde. Je les décris, mais les images parlant d'elles-mêmes, je ne suis pas certain d'avoir des mots d'assez de poids pour expliquer le choc des images, images d'ailleurs trop peu nombreuses à mon goût dans la rétrospective que lui consacre le Jeu de Paume, j'aurais aimé en voir beaucoup plus — 180, c'est beaucoup, et trop peu à la fois !
Ce manque d'inspiration initial m'a fait laisser reposer cet article, le temps que remonte à la surface que Martin Parr est à la croisée de pas mal de mes obsessions du moment, de choses à propos desquelles j'ai écrit au fil des dernières éditions.
Le regard, bien sûr. Celui de Martin Parr mêle une ironie mordante et une forme de bienveillance. Il nous met immédiatement face à l'inanité de certains de nos comportements, sans jugement pour autant. Il constate, avec talent, avec humour, à chacun de nous d'en faire quelque chose. C'est une démarche quasi anthropologique, paroxystique sans doute avec ses reportages parmi les riches.
La banalité, aussi. Martin Parr est un photographe du quotidien, des choses du quotidien. L'un de ses livres recense des photos prises dans les intérieurs banals de la classe moyenne anglaise. En voici un extrait :

Et le tourisme, aussi, l'un de ses sujets de prédilection.
Faire cette liste m'a ramené à une autre obsession du moment, le cerveau, et m'a évoqué un effet documenté, l'effet Baader-Meinhof, ou illusion de fréquence (Si apre in una nuova finestra), selon laquelle, après avoir remarqué quelque chose pour la première fois, nous avons tendance à le remarquer plus souvent, et donc à le penser plus fréquent qu'il n'est réellement1. Probablement l'avez-vous déjà constaté ?2
Donc pour sortir un peu de cet effet et parler d'autre chose, j'aimerais conclure cet article éclectique3 par une réflexion sur la photographie. Nous vivons indéniablement dans un monde saturé de photographies, depuis l'avènement des appareils numériques puis des smartphones. Les mêmes endroits ont été photographiés par des milliers de gens qui ont fait la queue pour refaire une photographie qu'ils ont vue, qui sera probablement moins belle que celle qu'ils ont vue, et qu'ils ne reverront peut-être jamais.
Il me semble que la saturation de la photographie a fait à la photographie ce que l'on reproche parfois à la photographie d'avoir fait à la peinture : en rendant la reproduction accessible au plus grand nombre, elle en a diminué la valeur. La maîtrise technique est plus largement partagée, et c'est, à nouveau, la question du regard qui devient prégnante. Beaucoup pourraient réaliser aujourd'hui des photographies techniquement aussi voire plus abouties que Martin Parr. Mais son regard original n'appartient qu'à lui. Et c'est cette singularité qui nous parle. Alors plutôt que par le conformisme, ne nous connecterions-nous pas mieux à autrui en cultivant notre singularité ?
P.S. : cet article intéressera sans doute un conformiste de votre entourage !
Intéressante illusion en ce qu'elle peut être méta : après avoir remarqué pour la première fois que l'on est victime de l'illusion de fréquence, l'on peut avoir l'impression que l'on est plus souvent qu'avant victime de l'illusion de fréquence... ↩
Par exemple sur internet : vous parlez de vacances à Bormes-les-Mimosas avec votre chère et tendre, et voici que comme par magie, de nombreuses publicités pour cet endroit idyllique vous assaillent. L'effet Baader-Meinhof est a priori une explication plus probable que celle selon laquelle vous avez été placé sur écoute par l'office du tourisme de Bormes-les-Mimosas. ↩
L'éclectisme c'est je pense aussi une bonne façon de parler de Martin Parr, photographe touche à tout. ↩