Cela fait quelque temps maintenant que je n'ai pas écrit sur le cerveau. Du moins, pas intentionnellement. Quelques réflexions sur le sujet se sont glissées dans mes articles plus littéraires ou artistiques. Or j'aimerais équilibrer un peu, puisque je n'ai jamais eu l'intention d'écrire une infolettre de niche — sauf à considérer que ma niche, c'est moi-même.
Donc, de la même façon que j'ai pas mal de livres à dépiler, il y a un certain nombre de biais cognitifs qui sont listés dans mon site à ce sujet (Si apre in una nuova finestra) dont j'aimerais discourir. Et j'ai totalement arbitrairement décidé de commencer avec la règle du pic et de la fin, avec l'intention louable d'améliorer le souvenir que vous aurez de vos prochaines vacances.
En effet, "d'après une étude (Si apre in una nuova finestra)" — et en écrivant ces mots je réalise qu'ils méritent à eux seuls un article sur l'effet de l'autorité —, ce qui influence le plus ce que nous retenons d'une expérience, ce sont, je vous le donne en mille : le pic, et la fin.

D'ailleurs, l'abstract de l'étude vaut à lui seul son pesant de cacahuètes :
Les sujets ont été exposés à deux expériences aversives : lors de l’essai court, ils plongeaient une main dans de l’eau à 14 °C pendant 60 secondes ; lors de l’essai long, ils plongeaient l’autre main à 14 °C pendant 60 secondes, puis la maintenaient dans l’eau 30 secondes supplémentaires tandis que la température était progressivement augmentée jusqu’à 15 °C, ce qui restait douloureux mais nettement moins pour la plupart des sujets.
On a ensuite demandé aux sujets de choisir quel essai ils souhaitaient répéter. Une majorité significative a choisi de répéter l’essai long, semblant ainsi préférer davantage de douleur à moins de douleur.
Ces résultats s’ajoutent à d’autres éléments indiquant que la durée joue un rôle limité dans l’évaluation rétrospective des expériences aversives ; ces évaluations sont souvent dominées par l’intensité de l’inconfort au moment le plus pénible et à la fin de l’épisode.
Voilà à quoi nous en sommes réduits pour en savoir plus sur nos cerveaux... Ce qui pose d'ailleurs la question de la légitimité de passer de "quelques personnes ont ressenti cela dans des conditions expérimentales" à "profitez mieux de vos vacances en prévoyant quelques expériences marquantes et le meilleur pour la fin". C'est ce qu'on peut appeler un saut logique1.
Vu le peu de crédibilité que je semble accorder à l'étude ci-dessus, pourquoi ai-je décidé de tout de même rédiger un article sur le sujet ? Probablement parce que l'on peut considérer que l'étude est une tentative, peut-être un peu maladroite, de confirmer une intuition que beaucoup ont pu avoir.
Exemple : vous avez passé de super vacances, mais comme vous êtes des pinces, vous avez pris un trajet retour avec deux correspondances. Le premier vol a un souci, vous ratez le second, et bien sûr le troisième, et rentrez avec une quinzaine d'heures de retard sur le programme prévu2. Vous arriverait-il, dans cette situation, de dire que cet imprévu a "gâché vos vacances" ? Moi non, parce que je connais la règle. Et vous, avez-vous déjà vécu quelque chose d'approchant ?
Alors bien sûr, je déconseille l'interaction suivante :
— Pff, mais quelle galère, vraiment, ça soule !
— Oui mais tu sais chérie, d'après la règle du pic et de la fin, cet épisode risque de grandement altérer le souvenir que nous allons garder de ces magnifiques vacances et ce serait vraiment dommage.

Je ne poursuis pas, cette infolettre n'étant définitivement pas destinée aux conseils maritaux. Y a-t-il néanmoins, voire, devrions-nous, tenter de prendre des mesures face à ce constat du pic et de la fin ?
Vous connaissez désormais mon amour de la nuance, et je répondrais donc oui et non. Par exemple, lorsque j'ai lu pour la première fois quelque chose à propos de cette règle, c'était accompagné du conseil d'optimiser a priori son programme pour optimiser le souvenir. Or ce mécanisme d'ingénierie et d'optimisation de vie me semble démesuré, et en contradiction directe avec ce qui peut faire la beauté du voyage, à savoir l'imprévu, et avec ce qui fait la beauté de la mémoire, à savoir l'imprévisibilité perçue.
Je pense que la conscience du mécanisme a plus de valeur a posteriori, surtout combinée avec l'idée que la mémoire est malléable. Si nous n'avons pas gardé un bon souvenir d'un épisode, pourquoi ne pas l'analyser rétrospectivement en se demandant à quel point ce souvenir est influencé par sa fin ou ses moments les plus intenses, voire, faire un exercice de modification en allant sciemment convoquer (par exemple avec des photos) des souvenirs positifs associés à l'épisode ?
La règle du pic et de la fin, ce n'est ni absolument vrai, ni totalement faux, ni bien, ni mal. C'est un morceau d'explication de l'incroyable outil qu'est notre cerveau. Et comme tous les outils complexes, l'on peut choisir d'en utiliser tout ou partie. Je me dis juste que cette conclusion n'est probablement pas assez mémorable pour que l'effet joue à plein...
P.S. : et si vous connaissez quelqu'un qui programme ses vacances en ce moment, partagez-lui l'astuce !