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Femmes et patinage : un système encore féodal ?

Generated by A.I.
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De tous temps, les femmes ont dû lutter pour obtenir des droits naturellement accordés aux hommes. Certains métiers restent presque exclusivement masculins : 3% de femmes seulement parmi les guides de haute montagne, par exemple. Encore aujourd’hui, à poste et responsabilités égales, nous sommes moins bien payées qu’un être humain doté de testicules. La nature a donné aux hommes la partie en relief, et à nous la partie en creux. Est-ce de là que nous tenons notre supposée infériorité, que nous sommes le sexe dit faible ? Pourtant, dans les sociétés actuelles, plus personne ne s’étonne de voir une femme présidente, ministre, dirigeante d’une multinationale. Dans notre pays, la parité est obligatoire dans de nombreux domaines. Personne ne s’en plaint, hormis quelques hommes qui se revendiquent de “masculinisme”, arguant que le féminisme les a castrés. Le féminisme reste le seul moyen d’être entendue, et peut-être, seulement peut-être, respectée, quand le masculinisme n’est que l’hérésie d’un groupe d’arriérés misogynes, réactionnaires et autocentrés, que l’idée de femmes indépendantes terrifie.

Qu’en est-il des femmes dans le patinage, des patineuses en particulier ? Malgré des progrès notables au fil des années, elles n’ont encore souvent qu’un rôle modéré. Suite à des abus dénoncés avec courage par des femmes et aussi des hommes, la plupart des fédérations sportives se dotent aujourd’hui d’un/e référent/e et/ou d’un service destiné à la protection des athlètes. [Voir coordonnées en bas de page] Mais demander aide et/ou protection n’est pas encore tout à fait entré dans les moeurs. Les services dédiés sont parfois peu accessibles et trop souvent peu réactifs. Le monde du sport reste globalement un monde de silence. Dénoncer un partenaire, un coéquipier, un/e coach, des dirigeants, lorsqu’on est en pleine carrière, reste une entreprise aléatoire : crainte de représailles, de mise à l’écart, de réputation abîmée.

De toutes les personnes que j’ai contactées, aucune n’a subi de violence sexuelle. Ce n’est pas le sujet de cet article, même s’il sera évoqué. Le sujet, c’est la façon dont les patineuses sont, ou ont été traitées, par les hommes dans leur carrière sportive. Les exemples qui vont suivre ne sont pas des cas isolés, et ils ne sont, heureusement, pas tous à charge contre le système. A la demande des participants et pour garantir leur anonymat, les prénoms ont été modifiés (signalés par *). Preuve que parler reste délicat.

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Commençons par un peu de positif avec Carole (*), danseuse sur glace, toujours en activité. Tout se passe bien pour elle. Elle est cependant bien placée pour savoir que certaines de ses congénères sont quotidiennement confrontées au sexisme, aux pressions et aux abus qui vont avec.

“Je n’ai pas de problème. Avec mon partenaire, nous décidons de tout à deux : musiques, tenues, plan de carrière. A nos débuts, notre premier entraîneur ne s’adressait qu’à Chris(*), car pour lui, en danse, l’homme est le pivot central, celui qui conduit l’évolution du couple, donc celui à qui reviennent toutes les décisions. Je n’étais pas d’accord, Chris non plus. Au bout de trois mois, nous avons décidé de changer, en mettant comme condition avec le nouveau coach de toujours être traités avec équité. Chris et moi avançons dans un même but. Pour l’atteindre, nous devons rester connectés. Cela demande parfois un peu d’abnégation, mais jamais dans un seul sens. Si j’accepte une chose qui me plaisait moins qu’à lui au départ, lui en acceptera une autre, qui viendra de moi. On ne crée rien de valable avec un homme qui décide de tout, et une femme qui suit en silence. Je suis consciente que j’ai de la chance, que tous les couples ne fonctionnent pas comme nous. Nous sommes en 2025, pourtant dans les compétitions, je vois encore des femmes totalement assujetties à leur partenaire. Quand je leur demande comment elles supportent cette situation, elles se montrent évasives : c’est juste aujourd’hui, il est en forme, moi fatiguée. Mais, à la compétition suivante, même scénario. La danseuse se fait rabrouer, son partenaire lève les yeux au ciel, marmonne des reproches, et elle, se tait. Quand je leur dis : n’accepte pas, c’est anormal, elles me répondent des choses comme : je n’ai pas le choix si je veux continuer, il est meilleur que moi. Au début je me disais, si, elles l’ont ce choix ! En y réfléchissant, non, elle ne l’ont peut-être pas. En disciplines à deux, les femmes sont beaucoup plus nombreuses que les hommes. Ils n’ont qu’à se baisser pour les ramasser. S’ils doivent se baisser trop souvent pour les ramasser sur la glace, ils en changent. Si elles revendiquent un peu trop, veulent être traitées en égales, ils en changent aussi. C’est facile, il y en aura toujours une pour prendre le relai, et tout accepter par crainte d’être renvoyée. De plus, quand tu as eu une mauvaise expérience, tu deviens le mouton noir, c’était toi le problème, attention, c’est une emmerdeuse, les autres partenaires potentiels hésitent à te contacter. J’ai mis les choses au point dès le départ : nous sommes égaux, ou nous ne patinons pas ensemble. On m’a dit : tu prends un risque en dictant tes conditions, tu es une femme ! Pour danser, il faut être deux [en anglais, elle dit : it takes two to tango]. L’un n’est ni moins, ni plus important que l’autre. Tout le monde devrait être d’accord, et ce n’est pas le cas. S’il y a eu des progrès de faits, tout n’est pas réglé. Voilà pourquoi je dis que j’ai de la chance : je suis tombée sur un partenaire qui ne me considère pas quantité négligeable. Mais je ne devrais pas avoir à le dire. Ca devrait être la même chose pour tous les couples, et toutes les patineuses. Beaucoup de clubs et de fédérations ont encore un système de pensée archaïque.”

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La seconde de mes témoins, a été patineuse de couple. Avec Mary (*), nous entrons dans le dur. Son cas est, hélas, typique. Encore une fois, des progrès notables ont été réalisés. Mais des femmes évoluent toujours sous conditions drastiques.

“La première chose qu’on a demandé, quand j’ai commencé à patiner avec mon nouveau partenaire, a été de perdre du poids. Non seulement je n’étais pas en excès, mais lors de nos essais préalables, il n’avait pas été question de ça. Il n’en avait jamais été question non plus avec mon ancien partenaire, qui mesurait pourtant dix centimètres et pesait huit kilos de moins que Jack (*). Notre encadrement a attendu que notre partenariat soit officiel pour poser ses conditions. Je me suis sentie piégée, car si on avait tout de suite exigé de moi que je maigrisse, j’aurais peut-être réfléchi à deux fois. J’ai expliqué que pour maigrir, il fallait que je perde un os. On a haussé les épaules, on m’a parlé de mauvaise volonté. Très vite, on a agité une épée de Damoclès au-dessus de ma tête : il y a des dizaines de filles aussi douées que toi sur le marché, elles ne demandent qu’à te remplacer. Je ne voulais pas perdre ma place… Sur la glace, toutes les erreurs commises m’étaient imputées, alors que Jack en faisait aussi de nombreuses. Chaque fois que j’ai essayé de le souligner, j’en ai pris plein la figure, toujours sur le même thème : estime toi heureuse et flattée qu’il veuille bien patiner avec toi. Sous-entendu, tu es mauvaise et lui c’est Dieu. Jack ne m’a jamais fait de reproche, mais il ne m’a jamais soutenue non plus. Du poids, j’en ai finalement perdu, car je ne mangeais plus que de la salade sans sauce et des oranges. J’étais faible et je me suis blessée. On m’a alors accusée d’être inapte, de trop m’écouter. J’ai patiné blessée, en serrant les dents, pour ne pas faire d’histoires. Aujourd’hui, après plusieurs années de retraite, je souffre toujours de lombalgies permanentes. Je n’arrive pas à tomber enceinte car l’anorexie a perturbé mes cycles menstruels jusqu’à les faire disparaître. J’étais anorexique, mais aussi boulimique. Avec trois feuilles de salade et une orange dans l’estomac, je ne pouvais pas tenir. Il m’arrivait de m’empiffrer jusqu’à la nausée. Ensuite je me faisais vomir pour ne pas prendre un gramme, ce qui aurait été illico détecté, car on me pesait tous les jours. Jack ? Je ne l’ai jamais vu devoir monter sur une balance. De la boulimie, j’ai récolté un ulcère à l’oesophage, les sucs gastriques ne sont pas faits pour remonter. Je ne pouvais plus rien avaler, c’était parfait, j’ai encore maigri jusqu’à n’avoir que la peau sur les os. A l’issue des vacances, Jack revenait souvent lesté à coups de graisses sursaturées. Personne ne lui a jamais rien dit. Il perdait son surcroît de poids très vite, grâce à l’entraînement intensif qu’il s’imposait. On le félicitait, on me le citait en exemple : tu vois, quand on veut, on peut. Moi, toute l’année, je devais rester une sylphide. Jack maigrissait parce qu’il avait du poids à perdre, moi je n’en avais pas. Mes côtes et mes omoplates saillaient, j’avais des bras et des jambes maigres comme des lacets, le visage creux qui me faisait des yeux exorbités. On m’habillait et on me maquillait pour cacher le massacre, tout en continuant de me dire de maigrir. Un jour, des fans se sont permis de s’inquiéter ouvertement de mon apparence. Tu es beaucoup trop maigre, ce n’est pas sain. Je les ai envoyés promener, mais je savais qu’ils avaient raison. Mon entourage personnel s’affolait, j’ai coupé le contact. Quand Jack avait mal au dos, c’était parce que j’étais trop lourde pour les portés. Je me suis fait traiter de baleine toute ma carrière. Pourtant je m’habillais en taille 34. Je suis passée ensuite aux tailles enfant, parce que je ne trouvais plus rien chez les adultes. Encore aujourd’hui, j’ai du mal à me regarder dans une glace sans me trouver difforme. Mon mari se fâche et il a raison. Mais c’est ancré en moi. Le pire, c’est que j’ai toujours été une femme avec une forte personnalité et des opinions tranchées. C’est justement ce qu’on a voulu gommer. Si tu te rebelles, tu es taxée de capricieuse, de difficile. Si tu ne l’ouvres jamais, tu es trop effacée, trop fade. On fait sans arrêt peser sur toi la menace du remplacement. Je ne peux pas dire que Jack m’ait maltraitée physiquement ou verbalement, il s’est juste bien gardé de l’ouvrir. Officiellement nous nous sommes séparés en bons termes. Ce n’est pas tout à fait vrai. C’est lui qui a choisi d’arrêter, pas moi. Il y avait d’autres couples dans notre club, les femmes étaient traitées de la même façon. J’aurais pu continuer ainsi encore longtemps, car tout avait fini par me sembler… normal. Lors de la séparation, j’ai vidé mon sac. Je lui ai demandé pourquoi il ne m’avait jamais soutenue, je l’ai traité de lâche. Tellement habitué à ce que je ne dise rien, il est resté stupéfait. Après plus d’une décennie passée sur la glace ensemble, tout ce qu’il trouvé à me répondre a été : je n’aurais jamais dû accepter de patiner avec toi, tu compliques tout, tu ne comprends rien et tu ne m’as rien apporté. Oh si, j’avais très bien compris. Les mâles sont les rois du monde, nous ne sommes que des accessoires. Pourtant, sans les femmes, il n’y aurait pas de patinage de couples ou de danse sur glace. Mais en couple, c’est l’homme qui porte, qui lance, on considère que tout repose sur lui. En danse, c’est l’homme qui conduit. Quand une femme montre du tempérament sur la glace, on dit qu’elle éclipse son partenaire, jamais que c’est lui qui est trop mièvre, qu’il manque de personnalité. Bien sûr, des couples travaillent en bonne entente dans un environnement sain. Des progrès ont été faits après quelques scandales. Mais dans l’ensemble, je pense qu’on reste au Moyen-Age dans certains clubs et fédérations, surtout dans les plus petits et petites, chez qui on ne va pas mettre le nez. Avec Jack, je n’ai jamais eu voix au chapitre pour nos programmes. J’avais des idées, certaines lui plaisaient, mais elles n’ont jamais été retenues par nos coaches, car il n’en était pas l’origine. Ce système déshumanise, on n’existe plus, ou seulement comme bouc émissaire. Jack aussi a été la victime d’un système. Quand on te traite comme le roi, l’enfant chéri, au bout d’un moment, ça finit par entrer dans ta tête, tu trouves ça légitime. Je n’étais pas la meilleure patineuse du monde, lui non plus, mais à l’entraînement comme en compétition, j’étais systématiquement le maillon faible. Quand je regarde nos anciennes vidéos, je vois que ce n’était pas vrai. Mais j’avais tellement peur de me faire virer… J’ai vu la carrière d’une patineuse s’arrêter net, même si elle a ensuite brièvement pu la reprendre avec un autre, à cause des bêtises de son partenaire. [Elle s’interrompt et grimace, avant de reprendre.] Je dis bêtises, alors qu’il s’agit d’abus sexuel. Je rentre malgré moi dans un plan qui a été concocté par des hommes, j’adopte leur langage, je minimise, leur désinvolture a déteint sur nous. Tu as déjà vu la carrière d’un homme s’effondrer parce que sa partenaire avait eu une conduite inappropriée ? Moi, jamais. [Moi non plus.] La femme est sacrifiée. Comme si on n’en sacrifiait déjà pas assez. Pour que la mentalité change en profondeur, il faut que ce soit celle du personnel encadrant qui change en premier. Des nouvelles lois édictées dans le sport les y oblige à présent. Mais pas encore partout, et de toute façon, je ne pense pas qu’ils soient prêts à changer. Des coaches et officiels se plaignent aujourd’hui de devoir avoir plus d’égards pour les femmes, signe que dans leur tête, nous sommes toujours un problème. Il est vrai que les casse-pieds, les divas qui piquent des crises, ça existe. Mais proportionnellement, pas plus que d’hommes qui se conduisent eux aussi de manière insupportable. Il y a autant d’enfants gâtés et capricieux dans les deux sexes. Emmerder le monde n’est pas un trait typiquement féminin, vraiment pas. Mais quand c’est un homme qui fait des difficultés et des histoires, on n’en parle pas, ou on lui trouve des excuses, on protège sa réputation. Celle d’une femme ne compte pas, donc elle n’est pas à ménager”.

Le cas de Lydia (*), danseuse sur glace, est différent. Elle change de pays pour poursuivre sa carrière. Son partenaire étranger l’a repérée lors d’un stage, et a demandé à patiner avec elle. Elle s’est déjà résolue à un gros sacrifice en quittant sa terre natale. On lui a promis monts et merveilles pour l’appâter. [En anglais, elle emploie le mot bait].

“Chez moi, je ne trouvais aucun partenaire, la danse sur glace n’est pas populaire et très peu d’hommes en font. Quitter mon pays était cependant difficile. Je suis issue d’une famille très unie, très protectrice, et je suis très attachée à mon pays. Mais j’ai choisi de partir, cette opportunité était inespérée. Sans me vanter, j’étais meilleure que Mark (*), il le reconnaissait, et au début j’ai été traitée en princesse. J’étais la bonne fée qui venait sauver sa carrière après la blessure de sa première associée. J’ai trouvé que c’était lui manquer de respect, et je l’ai dit. Tout le monde m’a regardée avec des yeux ronds, en m’expliquant que j’étais l’exception qui confirme la règle. D’habitude, les femmes sont corvéables à merci, on ne leur fait aucun cadeau. On m’en faisait un et je le refusais ? Puisque je ne voulais pas de passe-droit, on est passé directement à la douche froide. Quand je dis on, ce sont bien sûr des hommes. De princesse au petit pois, je suis passée à la mégère qu’il faut mater. On a, devant moi, encouragé Mark à me crier dessus, en croyant que je ne parlais pas encore assez bien leur langue pour comprendre. Mark est un garçon plutôt cool, il n’était pas d’accord. Il en a pris, à son tour, plein la tête. Là où il n’y avait aucun conflit, on en a créé de toutes pièces. Nous nous regardions, ahuris, nous en parlions entre nous. Les punitions sont arrivées, pas exprimées, insidieuses. Mes parents étaient à l’aise financièrement, je payais la location d’un grand appartement que Mark et moi partagions, assez grand pour que nous soyons indépendants, puisque nous n’étions pas en couple dans la vie. Au bout de quatre mois, le directeur de la fédération m’a demandé d’affecter l’argent de notre logement à un autre poste : celui de nos tenues, puis celui de nos entraînements. La fédération était en grande difficulté financière, tout le monde le savait. J’ai dit oui, alors que mes parents étaient hésitants, pour montrer ma bonne volonté, ma solidarité. Nous nous sommes retrouvés dans deux chambres d’étudiants sur un campus à une heure trente de bus de la patinoire, ce qui nous mettait parfois en retard. On m’en faisait le reproche, mais uniquement à moi, jamais à Mark. J’ai assez vite pensé qu’on m’avait recrutée non pas pour mon talent, mais pour mon argent. On m’en a demandé de plus en plus, jusqu’à ce que mes parents, excédés, ferment le robinet. Je suis devenue un poids mort. Nous avions des résultats corrects, nous progressions dans les rangs mondiaux. Mais on a commencé à critiquer ma façon de me maquiller et mes choix vestimentaires, par de petites réflexions mesquines : tu n’as pas envie d’être vulgaire n’est-ce pas ? Puis j’ai eu droit aux remarques sur mon physique. En danse, il faut être belle, c’est très important. Autrement dit, j’étais laide. J’ai envoyé tout le monde promener, surtout quand on a voulu m’envoyer chez un orthodontiste. Mes dents n’avaient aucun besoin d’être réalignées. Je n’ai pas assez vite développé les complexes qu’on voulait me donner, ça a exaspéré tout le monde. Ils sont passés à : pour qui te prends tu ? J’étais trop sûre de moi paraît-il. J’étais une femme bien dans sa peau, ce n’était pas admis, il fallait que je doute. Je faisais de l’ombre à mon partenaire, je l’empêchais d’exister. Mark, qui était jusque là très gentil, est devenu acariâtre et autoritaire. Il me faisait des reproches sans arrêt, injustifiés pour la plupart. Si j’osais lui en faire un, il quittait la glace et s’enfermait dans les vestiaires. Le dialogue, qui fonctionnait parfaitement au début, a été rompu. On m’a reproché de ne pas être assez féminine. Que veut dire être féminine ? Hors glace, je ne me maquillais jamais, et après ? En compétition, je jouais le jeu. Mais j’étais toujours trop ou pas assez quelque chose, alors que je suivais toutes les consignes. Pendant ce temps, Mark pouvait avoir une barbe de trois jours, des taches sur sa tenue d’entraînement, les cheveux gras, roter grassement son soda sous mon nez, ne prendre une douche qu’un jour sur trois, personne ne lui faisait de réflexion. Un jour, le chorégraphe dont je payais les services entièrement de ma poche en travaillant en dehors des entraînements, ce qui rendait mon planning démentiel, pendant que Mark jouait à la Playstation, m’a dit : reste à ta place de femelle, ce n’est pas toi qui décide. Mais c’est moi qui payais. Je ne demandais pas à Mark de me dire merci, je le faisais de bon coeur pour tous les deux, il aurait pu au moins essayer me défendre. Le terme femelle m’a mise hors de moi, je n’étais pas un p****n d’animal. J’ai mis le chorégraphe dehors. Dans la foulée, la fédération m’a convoquée pour me coller un blâme. Raison : inconduite majeure avec un prestataire, mettant la carrière de Mark en péril. Pas la nôtre, la sienne. Ecrit noir sur blanc. J’étais sidérée. Le premier jour où nous avons retravaillé avec ce chorégraphe, - on ne m’a pas laissé le choix - il s’est vengé et n’a cessé de me répéter : c’est toi qui payes, mais ça ne compense pas le fait que sur la glace, tu es nulle. J’étais là depuis deux ans, et si j’étais si mauvaise, c’est maintenant qu’il s’en apercevait ? J’étais décidée à ne pas me laisser rabaisser, mais j’ai fini par craquer et par ne plus pouvoir me supporter. J’ai douté de moi à fond. J’avais trop de caractère, et une femme qui a du caractère, c’est forcément qu’il est mauvais. Si Mark n’était pas venu me chercher dans mon pays, je n’aurais pas eu l’opportunité de grimper dans la hiérarchie mondiale. C’est vrai. Devais-je, pour autant, me laisser traiter comme un paillasson ? La réponse n’a jamais été clairement formulée, mais c’était oui. On a voulu me convaincre que j’étais incompétente, que je m’étais trompée de sport et, à la longue, on y est parvenu. Je connais des danseuses issues de familles fortunées qui salarient leur partenaire. Elles s’assurent la tranquillité, on ne menace pas à tout bout de champ de les remplacer, même si elles ne sont pas au même niveau que leur associé. C’est ce que j’aurais dû faire, mais il était trop tard, quand j’en ai parlé à Mark, il a évidemment refusé, sachant qu’il allait perdre une grande partie de son contrôle. Transformer son partenaire en employé n’est pas l’idéal non plus, mais vu comme les femmes sont traitées dans le patinage, ça devient une sécurité. Tu as le fric, on te fiche la paix. C’est très injuste pour celles qui n’en ont pas les moyens. Seulement, quand tu es dans le combat permanent, tu envisages toutes les armes. Résister à la pression qui veut faire de nous de sages ectoplasmes obéissants, tout en ayant de la personnalité et du talent sur la glace, est une lutte du quotidien qui t’use très vite. Au mieux, ça te rend schizophrène ! J’ai essayé de faire valoir mon point de vue. Je suis d’une nature plutôt calme, je ne revendique pas, je n’élève jamais la voix. Je me suis heurtée à des murs. Aurais-je dû hurler comme une possédée pour me faire respecter ? On aurait dit que j’étais hystérique, ingérable. Dès que tu lâches d’un pouce, tout le monde s’engouffre dans la brèche pour l’agrandir. Mais si tu ne lâches pas, tu n’as plus qu’à partir. Après les reproches implicites, il y a eu les attaques de front : tu as grossi, tu t’es fait couper les cheveux sans nous demander notre avis, tu n’arrêtes pas de râler, tu mets une mauvaise ambiance, Mark n’en peut plus, il cherche une nouvelle partenaire. Questionné, il est tombé des nues : bien sûr que non, je ne cherche personne ! On lui a fait faire d’autres essais quand même. Dieu merci pour moi, il a tenu bon. Je lui reconnais au moins ça, il s’est battu deux fois, pour me faire venir dans son pays, et pour me garder. Ca s’est néanmoins mal terminé. Il s’est blessé lors d’un entraînement, en patinant tout seul, moi j’étais sur le banc en train de revisser mes lames. Ca a quand même été de ma faute, parce que je le stressais, j’en exigeais trop de lui. Exiger ? Je ne lui demandais rien. Si j’avais le malheur de faire une toute petite suggestion, une suggestion, pas une remarque, même anodine, je devenais la tatillonne, la compliquée, celle qui fait perdre son temps à tout le monde. La fédération avait retrouvé un sponsor généreux et n’avait plus besoin de mon argent. On me l’a sèchement envoyé en pleine face. Maintenant qu’on a du fric, tu fais ce qu’on te dit, ou tu pars. Je suis partie. J’ai plié bagages un soir sans prévenir personne. Ils m’ont mis un avocat aux fesses pour rupture de contrat. Ils avaient du temps et de l’argent à perdre, puisque, un contrat, je n’en avais jamais signé ! C’était juste pour continuer de me harceler, pour me punir d’être partie de moi-même sans attendre d’être virée. J’ai été tentée de porter plainte pour harcèlement moral, leur démarche juridique en faisait partie, j’avais d’autres preuves antérieures, des mails, des messages. Mais je savais que ça n’aboutirait à rien, donc j’ai laissé tomber. Mark a trouvé une nouvelle partenaire, elle n’a tenu que trois mois. Son rêve d’une grande carrière s’est arrêté là, le mien aussi. A un moment, je n’ai plus voulu rentrer dans le moule, ni être utilisée. Je ne regrette rien, je suis passée à autre chose. Mais si un jour j’ai des enfants, je ne les laisserai pas entrer dans ce milieu pourri. Je ne veux pas voir ma fille se faire écraser sous une pression insensée et ridicule, ni mon fils devenir un petit con arrogant, machiste et irrespectueux. En tant que femmes dans le patinage, nous n’avons le droit que d’être belles, talentueuses sur la glace et de nous taire. Nous sommes aujourd’hui en 2025, et rien ne bouge vraiment. Ah si, les hommes ne peuvent plus abuser de leurs camarades, sans risquer que ça se sache. Mais, même quand ça se sait, les coupables sont rarement punis. C’est à vous dégoûter des hommes en général. D’ailleurs j’ai toutes les peines du monde à faire confiance à quelqu’un. Ce genre d’expérience, qu’on le veuille ou pas, ça marque à vie.”

Anya est, elle aussi, issue de la danse sur glace. Elle a beaucoup hésité à me répondre, bien que nous nous soyons croisées dans les patinoires pendant plusieurs années. Même après avoir accepté, elle a de nouveau hésité avant de me donner son aval pour publication. Elle l’a finalement envoyé avec ses voeux de bonne année.

“Quand j’ai commencé à patiner avec Gregory (*), je sortais d’une relation très difficile avec un premier partenaire qui était aussi mon compagnon. En privé, jamais à la patinoire, il me frappait. J’avais porté plainte contre lui et obtenu une mesure d’éloignement. Gregory, ayant assisté à plusieurs scènes violentes, m’y avait d’ailleurs aidée en témoignant. Tout s’est bien passé les premières semaines, mais je le trouvais trop protecteur, omniprésent. J’ai pensé que c’était un réflexe amical, de la sollicitude après ce que j’avais traversé. Très vite, il a décidé que j’étais fragile psychologiquement, précisément à cause de ce que j’avais vécu. Non, je ne l’étais pas. J’avais été entendue et écoutée lors de ma plainte, je n’avais pas hésité à aller voir mes coaches, ma fédération et les autorités locales. Je suis née combative, je m’étais défendue, je ne m’étais pas laissée abattre moralement. Comme tous nos nouveaux coéquipiers, nous avions à faire à un préparateur mental qui me trouvait équilibrée et m’avait félicitée de m’en être aussi bien sortie. Je n’avais aucun trouble, je dormais bien, j’étais toujours aussi passionnée par mon sport, j’allais aux entraînements le coeur léger, avec bonheur. Greg avait un gros problème avec le stress. Avant les compétitions, il lui arrivait d’aller vomir dans les vestiaires tant il était tendu. Je ne vais pas dire que je n’étais jamais stressée, mais je savais le gérer et j’essayais de le distraire pour l’aider. Il m’en a rapidement voulu de ne pas être aussi angoissée que lui. A ses yeux, c’est parce que je n’étais pas assez investie. Greg ne vivait que pour notre sport vingt quatre heures sur vingt quatre. J’avais d’autres activités hors glace, je faisais des études, je jouais au théâtre avec une compagnie amateur, j’aime le dessin et la peinture, je m’y consacre le plus souvent possible, c’est mon défouloir, mon bol d’air. Greg m’a sommée de tout abandonner. J’ai, bien entendu, refusé. A partir de là, tout a vrillé. Il a exigé que je modifie mon apparence, de choisir mes tenues, mon maquillage. Evidemment, je n’ai pas voulu non plus. Il m’appelait trente fois par jour, surtout s’il savait que j’étais en pleines révisions, et si je ne répondais pas, il venait taper à ma porte. Je n’ouvrais pas et il tambourinait jusqu’à ce que mes voisins lui demandent d’arrêter et menacent d’appeler la police. J’étais éberluée. On peut dire qu’il me harcelait moralement. C’était la seconde fois que je vivais ça, cette fois heureusement sans les coups, mais je n’en revenais pas ! Quand je me suis confiée à notre coach et à des amis, leur réaction n’a pas été celle que j’attendais. Ca fait deux fois que ça t’arrive, tu es sûre que le problème ne vient pas de toi ? Pardon ?! Je me disputais de plus en plus souvent avec Greg pendant l’entraînement, car je ne cédais pas à ses exigences, dont certaines étaient ridicules. Quand il se fâchait, il devenait verbalement abusif. Le coach lui a dit de se calmer plusieurs fois. Puis a choisi d’ignorer… Je ne me laissais pas faire, sans pousser de hauts cris, mais en restant très ferme. Greg continuait de m’accuser d’être psychologiquement fragile, donc inapte au sport de haut niveau, et en parlait à tout le monde. C’est incroyable comme il a réussi à persuader tant de gens, alors qu’ils m’avaient sous le nez, et voyaient bien que je n’avais aucune faiblesse morale particulière. Je ne suis pas non plus en acier trempé tous les jours, et à la longue, la situation a fini par me taper sur les nerfs. Là, Greg m’a annoncé : je sais que tu vas craquer, de toute façon, je vais tout faire pour et te prouver ainsi que tu n’es pas si forte que tu crois ! Un homme qui a des soucis de force mentale n’accepte pas qu’une femme en montre plus que lui. J’ai haussé les épaules et tourné les talons sans répondre. C’était tellement puéril… Il a grillé un fusible. Le lendemain, pendant un porté, il m’a volontairement lâchée. Ce porté, on l’exécutait tout le temps, sans aucun souci. Il n’a pas trébuché, il n’a pas perdu l’équilibre, il a juste ouvert les mains et détendu les bras. J’ai atterri tête en bas sur la glace. J’ai entendu notre coach crier : non mais ça ne va pas, tu es cinglé ?!, gage qu’il avait compris l’intention lui aussi. Je ne me suis pas fait mal, heureusement, juste un vague torticolis le lendemain. Mais quand je me suis relevée, à ma grande stupéfaction, notre coach a viré de bord. Alors qu’il avait crié à Greg qu’il était fou, il s’en est pris à moi d’une façon incompréhensible. J’ai tout entendu. Greg a raison, tu es psychologiquement fragile, tu ne sais pas te dominer, tu as failli le frapper, ta mauvaise expérience avec ton ex t’a rendue violente, tu n’acceptes aucun compromis ni aucune contrainte, lui s’est plié en quatre pour toi et voilà comment tu le remercies ! On croit rêver… Mon partenaire venait de me jeter volontairement parterre, le coach avait tout vu, il l’entendait aussi tous les jours me crier dessus. Je ne sais pas ce qui s’est passé dans sa tête pour qu’il se range tout d’un coup de son côté, alors que jusque là, il était plutôt du mien. Tièdement, mais bon, de mon côté néanmoins. Ma relation sur la glace avec Greg tournait au vinaigre, j’essayais d’apaiser les choses, ça ne marchait pas, mais sur la glace on progressait très vite, tout le monde disait que notre association était prometteuse. Des partenaires qui ne s’entendent pas, ça arrive, mais dès que la musique démarre, hop, on oublie tout. Comment allais-je faire maintenant ? Et s’il me lâchait de nouveau et que je me blesse sérieusement ? Sans surprise, il a tout nié, il ne l’avait pas fait exprès. Le lendemain, j’ai demandé une réunion avec lui, notre coach, notre chorégraphe, notre chef d’équipe et la présidente de notre fédération. Cette dernière s’est défilée en disant que ça ne la regardait pas… Je me suis retrouvée face à quatre hommes dont un seul m’a défendue : le préparateur mental. Il a expliqué que Greg avait un problème de maîtrise de lui, de colère, qu’il avait besoin de mettre ses partenaires sous emprise et que c’est pourquoi ma prédécesseure était partie. Je ne savais rien de tout ça, sauf que Greg était un control freak qui voulait tout régenter, j’avais eu le loisir de m’en apercevoir mais je n’avais pas mesuré l’étendue des dégâts. Je le croyais mon ami ! Quand j’ai dit qu’il avait menacé de me faire craquer pour me prouver que j’étais faible, on a haussé les épaules. J’ai eu droit à une véritable leçon de masculinisme, les hommes ne doivent pas être contrariés, et tout un tas de poncifs du genre. Ce n’est pas fini, j’ai été suspendue deux mois pour avoir gravement perturbé un entraînement et pour accusations fallacieuses envers mon partenaire ! Le chef d’équipe a osé dire que j’avais déjà eu des problèmes avec un autre partenaire et qu’il se demandait, au regard des évènements récents, si je n’avais pas menti ! J’étais tellement ahurie que je n’ai plus rien trouvé à dire. Je suis rentrée chez moi, sonnée comme par les coups de mon ex. Je n’ai jamais menti. Je n’ai jamais exagéré ou déformé quoi que ce soit. Des policiers m’ont crue, un tribunal aussi, une décision de justice a été prise bon sang ! Tout recommencer et porter plainte contre Greg aussi ? Cette fois, je n’en ai pas eu le courage. J’ai beaucoup réfléchi. Pendant qu’il s’entraînait avec une autre dont le partenaire était blessé, je suis, de moi-même, allée voir une psychologue clinicienne extérieure au sport. Quand je lui ai demandé : qu’est ce qui ne va pas chez moi, pour que mes partenaires pètent les plombs ainsi, elle m’a répondu : rien. Vous n’avez pas eu de chance et vous êtes tombée sur deux hommes malsains, avec des soucis identitaires, c’est tout. Pour votre santé mentale, protégez vous. J’ai suivi son conseil. J’ai choisi de quitter ce milieu toxique pour me consacrer à mes études. Ca a été difficile car la danse sur glace était ma passion. Mais je n’allais pas la vivre à n’importe quel prix. Un an après, Greg a été viré du club et de la fédération après avoir frappé sa nouvelle partenaire avec son patin et lui avoir ouvert l’arcade sourcilière. Quand il y a du sang partout et qu’il faut des points de suture, on ne peut pas glisser l’incident sous un tapis. Le pire c’est que parmi les gens qui vont lire votre article, il y en aura toujours pour penser que j’ai exagéré, menti, que c’est moi qui suis déséquilibrée. Ce ne seront pas que des hommes, il y aura des femmes aussi. Pour eux, le patinage, la danse sur glace, ce n’est que du beau, du sport avec de grandes valeurs, du spectacle, il ne peut rien y avoir de laid et d’injuste là-dessous. Les gens ne veulent pas savoir. Tant pis pour eux, qu’ils continuent de rêver, de croire que tout est rose, je m’en fous. Aujourd’hui, Greg est serveur dans un bar, avec le salaire minimum, moi je suis docteur en droit, avocate au barreau de la capitale de mon pays. Il y a quand même une justice au bout de toute cette crasse, mais elle n’est pas du fait des humains, c’est seulement une question de chance et de destin. C’est bête non ?”

Generated by A.I.
Generated by A.I.

Le témoignage suivant émane d’une patineuse individuelle, Emma (*). Il est violent, d’autant plus qu’il pose aussi le problème des parents qui n’écoutent pas leurs enfants.

“Tant que j’étais novice, tout s’est très bien passé. Ma fédération, mes parents et moi, avons décidé que j’avais besoin de changer d’entraîneur, parce que je voulais franchir un cap technique. Ce cap, je l’ai franchi. Mais à quel prix… Ma première coach était une femme douce, gentille, maternelle, peut-être trop. Quand on est sportifs de haut niveau, on vit coupés du monde, on n’a pas le sens des réalités. Je n’étais pas préparée à ce que j’ai vécu. Ma seconde coach a été tout le contraire de la première. J’étais naïve et je ne savais pas qu’une femme pouvait être aussi dure et injuste, ni aussi… grossière. On a tendance à penser que les femmes sont plus tolérantes et plus patientes, grosse erreur. La première chose qu’elle m’a dite quand je suis arrivée dans son groupe, devant tout le monde, a été : tu as vu à quoi tu ressembles ? A une vache. C’est ridicule dans le patinage, et même dans ta vie perso, tu crois qu’un mec va avoir envie de te sauter avec tes bourrelets ? Choc ! J’avais à peine quatorze ans et j’étais assez innocente pour ne pas dire prude. Ce langage m’a profondément heurtée. J’ai toujours été athlétique, mais jamais en surpoids, je n’avais aucun bourrelet. Je me suis quand même mise au régime strict. Mes parents étaient étonnés, mais cette entraîneur avait fait des championnes et champions. Je ne leur ai jamais parlé de sa phrase d’accueil si élégante. Ils me voyaient peser tout ce que je mangeais, et se sont vaguement inquiétés. Moi, pas. Choquée, oui, mais décidée à faire tout ce qu’on me disait pour obtenir des résultats. Six kilos en moins plus tard, ma coach s’en est prise à ma coiffure, à mon maquillage, aux tenues de compétition que me fabriquait ma mère. Pas assez sexy. Sexy à quatorze ans ? Il faut avoir l’air mature, l’air d’une femme, plaire aux juges. Ma mère, à contre coeur, a échancré mes décolletés et la découpe de mes tenues sur mes cuisses, pour qu’on voit le plus de chair possible. J’avais l’impression de patiner toute nue, je n’étais pas à l’aise. Quand je l’ai dit à ma coach, elle m’a répondu que j’étais une coincée. Toujours à quatorze ans. Je ne savais pas qu’on appelle ça la sexualisation d’une enfant. Aussi adulte avant l’âge que vous rende le haut niveau, à quatorze ans, on est encore une gamine. Il n’est pas naturel pour une gamine d’être sexy. Ma coach aimait les thèmes très sensuels et a exigé que je prenne des poses suggestives. J’étais très gênée. Ca m’obsédait et sur la glace, je perdais mes moyens. Elle s’est mise à régulièrement me hurler dessus, y compris en public. Personne n’y jamais trouvé à redire, personne n’est intervenu. En raison de leur travail, mes parents n’assistaient ni aux entraînements, ni aux compétitions. Je me suis ouverte de mon malaise auprès d’eux, mais ils ne m’ont pas entendue. Coach X était une référence, et moi une petite patineuse inconnue. Je n’avais pas, je cite, conscience de ma chance, des efforts financiers qu’ils faisaient pour payer mes cours, etc. Ils m’ont culpabilisée. Je me suis retrouvée toute seule, sans personne à qui parler. Quand j’essayais, on me disait que j’étais ingrate, capricieuse. Ma coach était obsédée par mon poids. Elle m’a montré comment me mettre les doigts dans la gorge pour vomir après un repas. Je détestais le faire, j’ai fini par me nourrir le moins possible, et par ne plus tenir debout. Mais je n’avais jamais été aussi fine de ma vie, j’étais contente. Pas elle. A chaque saut raté, les insultes pleuvaient. Elle est allée jusqu’à me dire que j’étais un déchet, une erreur de la nature, une bâtarde. Je suis métis, on fait difficilement plus raciste. Je dormais très mal, j’allais aux entraînements la boule au ventre. Je ne parle même pas des compétitions, j’en faisais des cauchemars. Dans mon groupe, nous n’étions que deux filles, tous les autres élèves étaient des garçons, dont l’un, très fort, était le fleuron de l’équipe, le futur grand champion. C’était aussi un enfant gâté et odieux. Il ne m’a jamais appelée autrement que la grosse (en anglais, “fatso”). La coach passait absolument tout aux garçons, et à nous rien du tout, surtout à moi. Mon unique camarade fille a abandonné au bout de deux mois. La coach encourageait le harcèlement, toujours sur le thème de la sexualisation : alors X, tu aurais envie de baiser Emma avec son gros cul d’éléphant ? Tout le monde se roulait parterre de rire devant ses mimiques dégoûtantes, elle faisait semblant de retenir des hauts le coeur en me regardant. Il y a eu quelques parents pour dénoncer ses comportements. Ils se sont adressés au président du club, qui hélas, était de la même famille qu’elle. Rien n’a changé, les parents mécontents ont juste retiré leurs enfants du groupe. Quand un membre de ma famille est tombé gravement malade, j’ai été très secouée. Pour ma coach, ce n’était pas une excuse. Je n’étais qu’une petite faiblarde avec des états d’âme. Tu n’as qu’à penser à autre chose, quand on vient s’entraîner, on laisse ses problèmes perso à la porte. J’ai demandé un jour une dispense de quelques heures pour aller voir cette personne à l’hôpital. Elle m’a été refusée. Ca m’a fait de beaucoup de mal. Mais les idées de ma coach avaient bien pénétré mon crâne : c’était moi qui n’avait pas de “spine” [colonne vertébrale], de force morale. Tu es mauvaise, une vraie chiffe molle, en plus tu es moche. Je m’en fous qu’un de tes proches soit malade. Si tu t’en vas, tu ne reviens pas. Seul le patinage devait compter pour moi, c’est parce qu’il ne comptait pas assez que je ne progressais plus. Je ne progressais plus car j’étais épuisée au moral comme au physique. Mais ni moi ni mon entourage ne nous en rendions compte. Comme je ne maigrissais plus, même en ne mangeant rien, j’ai commandé des comprimés censés faire perdre du poids sur Internet. Ca a marché. J’ai séché comme un vieux torchon, j’étais ravie. Les pilules miracle m’ont fait perdre du muscle par autophagie puisque je n’avais rien d’autre à perdre. Mes résultats ont encore dégringolé. Ma coach a continué de me hurler dessus. J’étais un vrai boulet qui ralentissait tout le groupe, une disgrâce, son mot favori. Elle m’accusait de niveler tout le monde par le bas, de n’avoir aucune motivation. Ma seule motivation était hélas de lui plaire… Je n’ai pas compris que je n’y arriverais jamais. Un week-end, chez mes parents, j’ai eu un malaise. Les pompiers m’ont emmenée à l’hôpital, le pot aux roses a été découvert : anorexigènes, proscrits par la WADA mais je n’en savais rien, et aussi somnifères, sans lesquels je passais des nuits blanches. Oui, on peut acheter tout ça sur le web en étant mineure, il n’y a aucun contrôle. Mes parents ont enfin réagi. Tu arrêtes tout, tu rentres à la maison pour reprendre tes études. Au lieu de me soulager, ça m’a achevée. Je passais mes journées enfermée dans ma chambre, à regarder par la fenêtre, sans bouger, limite muette. Ma mère a fini par réaliser que j’étais en dépression sévère. Il a fallu que mes parents portent plainte contre ma coach pour que moi, je percute. Eux n’avaient pas percuté avant, ne m’avaient pas écoutée et je leur en ai beaucoup voulu. J’étais totalement perdue. Plus de trois ans de séances chez un psychiatre ont été nécessaires pour m’en remettre. La plainte de mes parents n’a servi à rien sur le coup, mais a ouvert la porte à d’autres. Avec l’accumulation, la coach a finalement été licenciée, ainsi que certains dirigeants du club qui la protégeaient depuis des années. Elle n’exerce plus dans le patinage, ni dans un autre sport, c’est déjà ça de gagné. Aujourd’hui, je suis une femme adulte, en bonne santé, j’ai un métier que j’aime, dans lequel je suis appréciée et respectée, et un compagnon en qui j’ai confiance. Mais il a fallu des mois avant que je baisse ma garde. J’attendais toujours le moment où il m’enverrait une moquerie, une insulte. Ce n’est jamais arrivé et ça m’a étonnée. Oui, étonnée ! Je me voyais si dénuée de valeur… J’aurais trouvé naturel qu’il m’injurie. Je lui ai tout raconté. C’est lui et le psy qui m’ont aidée à me reconstruire. Mais les souvenirs restent. Dans mon pays, je ne pense pas que de telles maltraitances puissent encore se produire. Tout le monde est très surveillé, tout le monde fait très attention, peut-être pas par conviction, mais par peur du scandale et du chômage. Tant pis si ce n’est pas pour les bonnes raisons, du moment que ça marche. Le patinage n’est pas le seul sport ou le seul domaine où l’on traite les filles et les femmes comme des moins que rien. C’est ancré dans un bon paquet de cultures. La seule émotion légitime chez les hommes est la colère. Toutes les autres sont des faiblesses. Je ne crois pas qu’ils naissent toxiques par nature, mais ils grandissent dans un monde où on les encourage à l’être. Alors certaines femmes, comme cette coach, les imitent pour mériter le respect. Le respect d’un homme se gagne, celui d’une femme se mérite, trop souvent à des conditions impossibles à remplir. Je n’excuse pas ma coach. Mais je pense qu’elle a appris à être ainsi pour gagner sa place, face à une société qui privilégie toujours la dominance masculine. Le patinage est un microcosme où tout se sait. Comment est-il possible qu’il ait fallu des années pour que la maltraitance soit révélée ? Les gens qui ont été témoins de mon infortune n’ont rien dit, ni rien fait, alors que j’étais une enfant. Le jour où je deviendrai mère, j’espère apprendre à mes enfants à ne pas être comme eux. J’espère que plus aucun entraîneur ne se conduira jamais comme ma coach. J’espère que les instances dirigeantes veillent au grain, pas seulement ici, mais dans le monde entier. Ca fait beaucoup de j’espère et pas beaucoup de certitudes.”

Mon témoin suivant est un homme et un entraîneur de danse sur glace. Son témoignage est le plus long, car il est très bavard, mais je n’ai rien coupé car Gianni (*) symbolise un espoir pour toutes les femmes dans le sport. De plus, il a beaucoup d’humour, ce qui permet de faire passer des informations peu reluisantes, sans agressivité.

“Pendant toute ma carrière de compétiteur, j’ai vu des femmes, nombreuses, être maltraitées en paroles, et même parfois en gestes. Et non, je n’ai rien dit. Parce que j’ai vu aussi quelques uns de mes collègues tenter d’intervenir et être immédiatement blacklistés. Budget saisonnier qui baisse, sponsors qui se désistent, coach qui les délaisse au profit de ceux qui se taisent. Je ne voulais pas que ça m’arrive, je me suis donc tu comme la très grande majorité. Je suis loin d’en être fier, et avoir voulu poursuivre ma carrière n’est pas une justification valable. Mais le système était là, immuable, on devait s’y plier ou renoncer à la compétition. Je ne me suis jamais mal conduit avec ma partenaire, jamais, elle pourra te le dire. Nous nous entendions très bien et sommes des amis proches, nous travaillons toujours ensemble aujourd’hui. Je me suis juré qu’en devenant entraîneur, j’essaierai de faire bouger les choses et que, jamais, je ne reproduirai un schéma qui m’a tellement heurté. Mais tu n’as pas idée comme c’est difficile, même à l’aube de 2026, année olympique. Le sexisme passe par tout un tas de faits et de détails qui, séparément, ne semblent peut-être pas très importants. Quand tu en fais un tout, c’est juste inacceptable.

Exemple, qui peut paraître anodin, et qui pour moi ne l’est pas parce que révélateur : dans les monitorings saisonniers au cours desquels les danseurs présentent leurs programmes aux juges, des suggestions sont sans arrêt faites aux femmes à propos de leur physique. Tu devrais changer de coiffure, ce n’est pas joli, une danseuse ne doit pas avoir les cheveux courts. Et son partenaire, avec sa coupe improbable qui lui fait des oreilles de Mickey sur le crâne dans les twizzles et les pirouettes, c’est joli ? Je me suis permis de le faire remarquer et la réponse a été : ce n’est pas pareil. Ah bon, et pourquoi ? Pas d’explication, seulement des soupirs agacés destinés à te faire comprendre à quel point tu es con. Je n’ai jamais entendu un juge critiquer l’apparence d’un patineur, ni lui reprocher d’avoir une chemise qui lui remonte sous les bras dans les sauts pour les individuels, pourtant ce n’est pas spécialement beau. Les hommes ont droit à toutes les fautes de goût. Les femmes, elles, doivent être belles des pieds à la tête. Elles doivent plaire. On est en danse sur glace ou sur Tinder ?

En début de carrière, j’envoie tous mes patineurs, femmes et hommes, chez une maquilleuse, pour qu’ils apprennent à utiliser les cosmétiques à bon escient. Un garçon peut ressembler à Brad Pitt, s’il a des marques d’acné sur la figure, ou s’il s’est coupé en se rasant, je vais lui demander de les dissimuler un minimum en compétition. Il ne veut pas ? Le maquillage c’est pour les filles ? D’accord. Donc à la prochaine épreuve, ta partenaire sera la première Carmen de l’histoire à patiner au naturel sans même un soupçon de mascara. Indignation ! Elle doit se maquiller. Sinon ça lui fait des petits yeux. Ce sont ses yeux, comme toi c’est ton acné. Tu ne perdras pas ta virilité pour une petite touche de fond de teint, ou un peu de blush si tu as naturellement la mine verdâtre d’un noyé fraîchement repêché. Les apparences comptent dans notre sport et elles comptent pour les deux sexes. Du moins, pour moi.

De la même façon, je tiens à ce que mes élèves prennent des cours de théâtre. C’est important pour apprendre à s’exprimer sur la glace. Beaucoup de mes patineurs renâclent au début, ils n’en voient pas l’utilité, là où les patineuses comprennent tout de suite. Les femmes sont beaucoup plus à l’écoute de leurs émotions et beaucoup plus aptes à les faire partager. Je suis sexiste à l’envers, tant pis. Beaucoup d’hommes, surtout jeunes, assimilent l’émotion à une faiblesse. C’est une croyance profondément enracinée dans leur culture. La danse sur glace façon ballroom où l’homme est l’élément fort qui présente sa partenaire, donc susceptible de s’effacer ou au contraire d’en faire des tonnes, c’est fini depuis longtemps. Je suis aussi leur chorégraphe, et un programme est un échange entre deux personnes qui se valent, pas l’apologie de la virilité, ou à l’inverse de la féminité.

Dans ma patinoire, il n’y a pas de balance, il n’y en aura jamais. Les hommes se sentent le plus souvent très bien comme ils sont, les femmes ont parfois un problème d’image et les réconcilier avec leur physique est tout un art. Par définition, un athlète de haut niveau est très rarement en surpoids compte tenu de sa dose quotidienne d’entraînement. Mais on ne peut pas enlever à une patineuse ses hanches et sa poitrine si la nature lui en a donné, même si c’est en excès par rapport à une soi-disant norme. Il n’y a pas de norme ! J’ai entendu des entraîneurs demander à leurs danseuses de faire réduire chirurgicalement leurs seins ou de faire modifier leur nez, leur menton, leurs oreilles. Ca ne va pas la tête ? On est dans un sport ou dans un concours d’entrée en agence de mannequins ? Vous n’en demanderiez jamais autant à un homme, même s’il a le malheur d’être extrêmement laid ! S’il a des cuisses de bûcheron plutôt que celles d’un danseur de ballet, personne ne le lui reproche, on fait avec. Dans le même ordre d’idée, le premier qui dit à sa partenaire qu’elle est grosse et doit perdre du poids, sort immédiatement du cours, et ne revient que quand il se sera excusé. La même chose dans l’autre sens, d’ailleurs. Tu ne dis pas à ton partenaire qu’il a des kilos à perdre. Pour commencer, il existe un truc qui s’appelle un miroir, et tout le monde est capable de voir de lui-même ou d’elle-même quand il y a vraiment un problème, ce qui est peu fréquent. Je ne veux pas entendre parler de régime. Les régimes causent des troubles alimentaires et je veux des patineurs en bonne santé, physique et morale, pas obsédés par des normes insensées. Tu as mangé un McDo hier soir ? Tu as le droit, va courir pour l’éliminer, c’est tout.

Quand ta partenaire est fatiguée, moins en forme que d’habitude, ou de mauvaise humeur, tu ne grinces pas des dents en disant que c’est sûrement le mauvais moment du mois. Comme si une femme n’avait le droit de ronchonner qu’à ce moment là ! Toi aussi tu es de mauvaise humeur parfois, et personne ne met ça sur le compte de ton absence d’ovaires ou de la présence du reste. Tu ne sais pas ce que c’est d’avoir mal au ventre et de saigner tous les mois ? Moi non plus, mais je sais que c’est grâce à cela que toi et moi avons atterri sur cette planète. Pense à ta mère, et respecte ta partenaire. C’est simple, pour te mettre à leur place, avale du citron ou du vinaigre une fois par mois, et patine avec des crampes d’estomac. Tu seras, toi aussi, moins performant, moins patient, etc. Le pire, ce sont les entraîneurs qui exigent, je dis bien, exigent que leurs patineuses prennent un traitement contraceptif qui supprime les menstruations, afin que celles-ci ne les gênent pas en période de compétition. [J’arrondis des yeux effarés] Oui, ça existe ! C’est même plus courant que tu ne le penses, au moins sous forme de conseil. Non mais, imposer ou simplement conseiller, un moyen de contraception à une jeune fille, à une femme, c’est une totale aberration ! Si un traitement hormonal rendait tes patineurs plus performants et de meilleure humeur, tu le leur conseillerais aussi ? Bien sûr que non !

Par contre, il est vrai que de nos jours, on doit se mêler de choses qu’on n’aurait jamais envisagées du temps où j’étais compétiteur. On aurait dû d’ailleurs, ça aurait évité quelques catastrophes. Je me retrouve à expliquer à mes patineurs les plus jeunes, et même à d’autres plus âgés, ce qu’est le consentement. Mes collègues disent que je ne devrais pas en parler, mais s’il y a un problème un jour dans mon groupe, j’en serais tenu pour responsable. Quel problème ? Ca ne peut pas se produire chez eux. [Il lève les yeux au ciel et tapote son écran de visio-conférence d’un doigt agacé.] C’est beau les certitudes ! Dans le pays où j’exerce, il n’y a pas d’éducation sexuelle à l’école. C’est aux parents de s’en charger, or très peu le font. Résultat, les jeunes vont chercher leurs infos sur Internet, et tombent invariablement sur de la pornographie. Tu parles d’une éducation et d’un exemple ! Après, moi, je suis obligé d’expliquer à un garçon de quinze ans, bourré de testostérone par la nature pour la première fois de sa vie, que non, s’il veut quelque chose, il n’attrape pas sa petite amie par les cheveux pour l’obtenir ! Je dois aussi expliquer aux filles qu’elles ont le droit de dire non à tout moment, sans que cela justifie qu’on les traite de s****es ou d’allumeuses. Tu n’imagines pas le nombre de sujets pour lesquels je dois me substituer à des parents démissionnaires. Ca va de : tu as fait tes devoirs ? A : tu sors ce soir, tu es d’humeur à draguer, tu as entendu parler des MST et du sida, tu as des préservatifs ? J’ai fait installer un distributeur dans les vestiaires : protections périodiques, alcootests et capotes. On m’a pris pour un fou, des parents ont protesté. Faites votre job, merde ! Et je n’aurai plus à intervenir. Ta coéquipière n’arrive pas à monter l’escalier avec sa valise de vingt-cinq kilos ? Tu l’aides. Tu la portes bien sur la glace, elle, qui en pèse le double, sans te faire une entorse du coude. Tu ne lui dis pas : t’as voulu l’égalité, tiens la, ta porte ! Tu la lui ouvres et toi tu la fermes, c’est la plus basique des politesses, ne confonds pas tout. Etc, c’est sans fin…

La sexualisation des jeunes filles on en parle ? Les coaches, les partenaires, les juges se permettent des remarques sur le physique des femmes, mais personne ne dit rien quand une gamine de treize ans présente un programme sur Big Spender. Attendez, vous connaissez la comédie musicale, le film, vous avez écouté les paroles ? C’est une chanson de strip tease destinée à exciter les clients d’un cabaret ! Je suis tout sauf puritain et prude, mais moi ça me hérisse le poil. C’est comme le Tango de Roxanne et Moulin Rouge. Roxanne se prostitue dans la rue, Satine est une call-girl. Ce ne sont pas des rôles à donner à des enfants ! La plupart des gens te diront : Ah mais c’est juste pour la musique, le reste on s’en fiche. Non, on ne s’en fiche pas, un thème est un thème, il est à choisir en fonction de l’âge de ton élève, pas juste pour la mélodie. Là non plus, les juges ne relèvent pas, c’est navrant. Dans mon groupe, c’est le genre de thème que je n’accepte que pour les patineurs majeurs qui réalisent de quoi il s’agit. De même, tout ce qui est relatif aux histoires d’amour est réservé aux dix-huit ans et plus. On ne fait pas jouer les Amants de Vérone à des adolescents, en tout cas moi je ne le fais pas”.

Quand je demande à Gianni s’il se considère comme un entraîneur exemplaire avec les femmes, il éclate de rire.

“Bien sûr que non ! Même les coaches femmes ne sont pas exemplaires avec leurs congénères, c’est même parfois le contraire, alors qu’elles sont supposées se montrer solidaires. Je commets sûrement des erreurs qui peuvent être taxées de sexisme, c’est obligé. Mais je fais tous les efforts possibles pour ne pas être discriminatoire, et pour que le système dont je suis l’instigateur ne fasse pas de différence entre les deux sexes. C’est partie intégrante de mon métier et ça devrait l’être pour tous les coaches, les encadrants, les juges. On en est loin ! Les femmes sont toujours considérées comme psychologiquement fragiles par rapport aux hommes, alors qu’elles sont souvent le contraire. D’après mon expérience, elles encaissent mieux le stress, elles sont plus résilientes. La preuve, il y a des lustres qu’elles sont traitées comme du bétail dans le patinage et elles sont toujours là ! Les hommes, traités de la même façon, laisseraient tout tomber. Il faudrait qu’un jour, dans une grande compétition, toutes les femmes se mettent en grève, en exigeant d’être écoutées et respectées. L’écoute pour elles est toujours inexistante dans grand nombre de centres. Quand elles ont quelque chose à dire, un problème, on les accuse de faire des histoires pour rien, d’être instables, on balaie ça sous le tapis, on ignore, ou même on leur enjoint de se taire. Ce sont pourtant elles qui sont le plus souvent victimes d’abus psychologiques, sexuels, de harcèlement moral. On ne dit pas à une patineuse qui se plaint de quelque chose de la fermer. On l’écoute et surtout on la croit. Ne pas le faire, c’est cautionner la violence, le sexisme, la domination masculine d’un autre âge. Mais je ne pense pas qu’on soit nombreux à raisonner ainsi. J’aime mon métier, mon premier souci est que mes patineurs soient bien dans leur peau, leur tête, leurs patins. C’est déjà très difficile car le haut niveau est une jungle sans pitié. Tu marches ou tu crèves. Quand tu es une femme dans le patinage, tu dois marcher deux fois plus, deux fois plus vite, et crever en silence. Ma mère m’a appris à faire le ménage et la cuisine, ce qui fait le bonheur de ma compagne qui l’adore ! (rires). Mais elle a été plus sévère avec ma soeur, parce qu’elle voulait l’endurcir. Il n’est pas normal de devoir endurcir une femme pour qu’elle puisse résister à la pression masculine mise sur elle par toute une société. Notre culture, qui avait beaucoup avancé, part en sens inverse. Je trouve cela insupportable. Dans le sport, des femmes sont agressées, parfois violemment, sexuellement, et il ne leur est toujours pas possible d’obtenir justice et réparation. On ne les croit pas, elles dérangent un monde qui se veut vitrine de la classe et de la beauté. Mes homologues me voient comme un ovni parce que je ne fais pas deux poids deux mesures. Les hommes et les femmes sont différents ! Déjà, pas tant que ça, ensuite différent ne veut pas dire supérieur contre inférieur. Tous les acteurs et actrices du patinage ne sont pas d’infâmes brutes sexistes, mais il en existe encore trop pour qu’on avance. Ma vie professionnelle serait beaucoup plus facile si je faisais comme la majorité. Je suis l’empêcheur d’abuser en rond, il est arrivé à ma fédération de me le reprocher. Ca ne me fera pas changer. Je n’entrerai pas dans le cadre prédéfini par un système hors d’âge. Je ne renoncerai ni à mes convictions, ni à ma façon de les appliquer. Je veux que les choses changent, c’est devenu urgent. Je ne suis heureusement pas le seul. Mais nous ne sommes pas assez nombreux. Certaines écoles et coaches sont trop connus et trop puissants pour qu’on aille regarder chez eux. De temps en temps, on évoque un squelette rangé dans leur placard, un abus qui a été étouffé, puis on oublie au profit de leurs réussites. Dans mon école, les choses sont claires. Si un homme maltraite sa partenaire, je le saurai et je ne laisserai pas faire. Il sera viré avec perte et fracas. Mes élèves femmes savent qu’elles peuvent venir me voir si quelque chose ne va pas. On peut parler de tout. Je m’honore de leur confiance, c’est un cadeau précieux. Quand elles arrivent d’autres centres, elles sont souvent très étonnées, il leur faut du temps pour se libérer. Puis quand elles comprennent qu’elles peuvent être elles-mêmes, avoir des bons et des mauvais jours sans se faire houspiller, que leur partenaire ne sera jamais favorisé à leurs dépens, pour elles c’est un grand bol d’air, une renaissance. Je suis très fier de cela. Je veux que tous mes patineurs, hommes et femmes, soient heureux, aussi souvent que possible, qu’ils aient envie de venir à l’entraînement. Leur vie est assez difficile comme ça, sans qu’on essaie de noyer la moitié d’entre eux.”

Ma toute dernière candidate au témoignage, Sophie (*) , est entraîneure [notez que mon correcteur orthographique souligne en rouge le mot entraîneur quand je l’écris avec un E à la fin, signe qu’il y a encore des progrès à faire au niveau du langage !] proche d’une retraite qu’elle prendra l’été prochain. Elle a exercé dans plusieurs pays différents, ce qui lui a permis de comparer plusieurs systèmes.

“J’ai quitté mon pays d’origine quand j’étais très jeune, pour des raisons politiques. J’étais patineuse au départ, mais une blessure contractée à seize ans, m’a obligée à revoir mon plan de carrière. J’ai choisi d’entraîner. Dans mon pays de l'Est et dans le patinage, les femmes n’étaient pas traitées de façon différente. Le communisme avait amené l’égalité. C’est à dire que nous étions traitées aussi mal que les hommes ! (rires) On se moquait bien de notre sexe, ce qu’on nous demandait c’était de fabriquer des champions, filles et garçons. Les patineurs n’étaient non plus traités différemment, il fallait que tout le monde travaille d’arrache-pied. Je n’ai pas enseigné longtemps là-bas et quand j’ai débarqué à l’ouest, j’en ai été quitte pour une grosse surprise. J’avais postulé pour entraîner des élèves de bon niveau, et on m’a tout de suite envoyée auprès d’enfants débutants. Raison citée : j’étais une femme et il fallait que je fasse mes preuves. Faire mes preuves, d’accord, mais parce que j’étais une femme ? Des hommes sans plus d’expérience que moi entraînaient d’entrée des patineurs élite. Je n’avais pas le choix, il fallait que je gagne ma vie et le job était très bien payé, j’ai accepté sans broncher, je n’étais pas en position de négocier. Au bout de quelques années, je suis montée en grade, mais beaucoup moins vite que mes homologues masculins. J’ai eu de très bons élèves qui sont parvenus au niveau international. Les femmes coaches étaient nombreuses, certaines étaient même très célèbres. Dans les grandes réunions de la fédération internationale, j’ai quand même noté que les femmes étaient toujours moins écoutées que les hommes. Comme s’ils savaient mieux. Quand j’en parlais avec mes collègues, elles disaient : laisse les croire qu’ils sont plus forts et qu’ils décident, nous on y arrivera autrement. Par le charme et la persuasion… C’est vrai que ça marchait. Si vous battiez des cils et que vous n’étiez pas trop laide, il était relativement aisé de persuader les hommes de changer une ou deux choses. Jamais rien de crucial cependant, ça, c’était leur pré carré. J’ai eu envie de passer de l’autre côté et de devenir juge. Je suis tombée de ma chaise. C’était la grande époque du lobbying à tout crin, et à quoi servaient les femmes ? A négocier. Il était soi-disant plus facile de nous influencer et de nous faire pencher du côté souhaité. Je n’ai pas tenu plus d’une saison en tant que juge parce qu’on me tiraillait de tous les côtés, avec la menace non dissimulée de ne pas me laisser ma place si je ne votais ou ne notais pas comme en avaient décidé quelques grands stratèges masculins. Le CoP a fait du ménage, mais même après son implémentation, je n’ai pas voulu revenir au jugement et je suis restée bien tranquille dans ma patinoire. Ou plutôt, pas si tranquille que ça au milieu de dirigeants hommes. La vie en Amérique du Nord me pesait un peu, je suis revenue en Europe de l’Ouest où j’ai exercé plusieurs années. Je ne voulais plus entraîner d’élèves de haut niveau car je stressais trop. C’est moi qui ai choisi d’enseigner à des enfants. Je pensais que les petits Européens étaient un peu mieux élevés que les petits Nord-Américains. Pas du tout (rires). Je suis arrivée dans un club précédée d’une réputation de sévérité et de dureté qu’on m’imaginait à cause de mon pays de naissance. Les parents voulaient bien que j’entraîne leurs enfants parce que j’avais un bon C.V., mais me surveillaient comme le lait sur le feu. J’ai très vite réalisé qu’ils voulaient que leurs petits progressent, mais sans le moindre effort, en particulier les garçons. Les filles elles, ne bénéficiaient pas de clémence. Des parents m’ont reproché de ne pas assez chouchouter leurs fils. Je n’étais pas baby-sitter, mais entraîneure de sport ! Il n’était pas question d’en faire des champions olympiques, juste de leur apprendre à glisser, à s’amuser, tout en apprenant un minimum de discipline. Ah mais non, la discipline n’est plus à la mode. Or, le sport, c’est précisément une question de discipline. Je vous parle d’il y a plus de vingt-cinq ans, et nous en sommes toujours là aujourd’hui. J’ai quitté l’Europe pour retourner à mon premier pays de destination, où j’ai continué d’enseigner à des enfants. Il y a donc trois décennies que je dois faire attention à ne pas exiger de discipline de la part de petits princes élevés dans du coton, et sans aucun respect des filles et des femmes. Les petits garçons ont déjà un sens élevé de leur importance. On les prépare, on les formate à une société où ils seront au-dessus des femmes.

Je vis avec un homme plus jeune que moi, je suis donc une cougar. A ma connaissance, il n’y a pas de nom particulier pour un homme qui vit avec une femme de quinze ans sa cadette. Pourquoi ? Les hommes sont moins sexistes en paroles aujourd’hui, parce qu’ils se font remonter les bretelles. Mais qu’en est-il au fond de leur tête ? Rien n’a changé. Je continue de suivre de près le patinage international, car j’y ai toujours des amis personnels. Les femmes se plaignent encore de ne pas avoir la même carrière que leurs homologues masculins. Actuellement, un chorégraphe est très à la mode, il a une clientèle énorme. Ce n’est pas la première fois que ça arrive. Aucune femme chorégraphe n’a jamais eu un tel succès. Notre sport n’est pas prêt à laisser à une femme l’opportunité d’une telle réussite. Les seules femmes renommées le sont aussi souvent pour leur dureté. Ont-elles le choix ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’on exige d’elles des résultats plus rapides et plus éclatants que des hommes. Quoiqu’elles fassent, elles sont toujours en danger, elles doivent toujours prouver quelque chose. C’est un phénomène de société. On va dire d’une femme qui réussit : et pourtant c’est une femme. Comme si la logique pour elle, était différente. J’ai une longue expérience, mais dans mon dos, on dit que je suis trop vieille. Parce que les femmes n’ont pas non plus le droit de vieillir, ça oblitère leur compétence. Le président de mon club est un homme de soixante dix huit ans. Personne ne considère que c’est un vieux débris bon à mettre au rebut ou que ses idées sont datées. Pourtant on ne peut pas dire qu’il soit très progressiste, au contraire. Mais il est indéboulonnable. Une femme n’est jamais indéboulonnable.

En Amérique du Nord, l’affaire Nassar (Öffnet in neuem Fenster)a forcé le monde du sport à ouvrir les yeux. Son procès a eu lieu en 2017. Mais c’est seulement maintenant que les instances mettent en place des services pour protéger les athlètes, des services mal conçus, en sous effectif, qui ne servent souvent à rien ou pas à grand chose. Des jeunes femmes se plaignent d’avoir été maltraitées, elles s’adressent à qui de droit, et… silence. Leur cas n’est étudié qu’au bout de longs mois, voire années et parfois pas du tout. Et je ne cite que celles qui parlent. Il y en a encore de nombreuses qui se taisent, sachant qu’elles ne seront pas écoutées. Dans les affaires de viol, les plus graves et hélas trop fréquentes, on demande à la victime de se justifier, et on accorde encore systématiquement à l’agresseur le bénéfice du doute, sous prétexte que certaines femmes mentent. Il faut supporter le poids de quelques très rares affabulatrices, alors que si on inversait les rôles, je suis certaine que tous les hommes seraient écoutés et crus immédiatement, sans exception. Les prédateurs ont toujours le champ libre. Les femmes ne sont pas réellement protégées. On se retrouve avec des affaires dans lesquelles la seule défense d’un homme est un argument administratif, juridictionnel, mais comme cet argument est incontournable, il s’en tire. Je suis certaine que si c’était une femme qui était accusée, on aurait trouvé depuis longtemps le moyen de la punir, où qu’elle soit et où que les faits aient eu lieu. Je vais bientôt partir à la retraite et je souhaite intégrer le service de protection des athlètes de ma fédération. Il est pour l’instant uniquement régi par des hommes. En français vous avez une expression qui dit quelque chose comme we are still stuck in the sand [On n’est pas sorti du sable]. C’est tout à fait ça !”

Si vous avez réussi à lire jusque là, notez qu’aucun/e de mes témoins n’est Français/e. Ce n’est pas faute d’avoir contacté nos compatriotes. Je n’ai obtenu que deux réponses : tout va bien, ou je préfère ne pas témoigner. Le patinage hexagonal n’est pourtant pas exempt de problèmes. Des affaires ont été rendues publiques, d’autre non. Mais nous avons actuellement plusieurs entraîneurs en prison et/ou interdits d’exercice, que ce soit pour abus sexuels ou autres maltraitances. La parole se libère, on progresse. Lentement… C’est mieux que rien. La FFSG a mis des procédures en place (Öffnet in neuem Fenster). Si vous subissez des violences quelles qu’elles soient, ou si vous en êtes témoin, n’hésitez plus à le dire, ICI (Öffnet in neuem Fenster), (site du Ministère des Sports) ou ICI (Öffnet in neuem Fenster) (site de la FFSG) même si c’est difficile. Ces procédures garantissent votre anonymat. Il faut continuer de faire bouger et avancer le train, et même en faire un TGV !

Propos recueillis et traduits par Kate Royan de mars à décembre 2025