La musique est une partie très importante de ma vie, j’en écoute, tout le temps et partout, tout en étant incapable d’en jouer. Un jour, le diffuseur auquel je suis abonnée, en fin de playlist, enchaîne automatiquement avec un très joli et délicat morceau de piano. Je consulte le nom de l’auteur. Cédric Tour, comme l’entraîneur niçois. Je le sais arrangeur, mais pas compositeur, je pense à une homonymie. J’appuie sur le bouton d’illustration de mon téléviseur… et tombe sur ceci :

C’est lui ! Je me mets tout de suite en tête de l’interviewer sur le sujet. Il faut un peu de temps, Cédric, en compétition comme ailleurs, est un homme logiquement très occupé. Nous arrivons finalement à trouver un moment propice lors des championnats de France Elite à Briançon.
Patinage Magazine : J’ai constitué une playlist de tes morceaux. Je les trouve… apaisants. Je t’ai écouté en traversant le Fréjus pour venir ici, je suis peu adepte des longs tunnels routiers, et ça m’a détendue.
Cédric Tour : C’est vrai ?! [il éclate de rire]
P.M. : De quels instruments joues tu ?
C.T. : Le premier instrument dont j’ai appris à jouer était la guitare. J’ai commencé à huit ans par la guitare classique, puis j’ai élargi l’éventail. Je me suis ensuite mis à la basse, à la batterie, au piano et un peu de violoncelle aussi. Mais le violoncelle est très dur, cela représente beaucoup de travail.
P.M. : Dans une vidéo Instagram, je t’ai vu jouer de la batterie sur la musique du programme court de Nika Egadze [“Walz” de Mgzavrebi]. J’ai téléchargé le morceau, mais ce n’est pas ta version hélas, et l’original est très différent, beaucoup moins, disons, incisif et rythmé !
C.T. : C’est le principe de l’arrangement. Il faut que la musique colle aux mouvements du patineur. L’original est très agréable, très intéressant, mais il fallait plus de relief pour que Nika puisse s’exprimer.
P.M. : As tu déjà composé un morceau entier pour un patineur ?
C.T. : Oui, en 2021 pour Daniel Grassl. C’était le résultat de l’isolement dû au Covid [rires].
P.M. : Serais tu tenter par l’enregistrement d’un album entier, hors plateforme de diffusion ?
C.T. : Bien sûr. Mais j’ai un métier très prenant et très peu de temps. Un de mes rêves serait de faire de la musique de films.
P.M. : Ce n’est pas si éloigné de ce que tu fais déjà…
C.T. : C’est vrai, mais ça prendrait vraiment beaucoup de temps. Un rêve est un rêve, il est agréable de le nourrir et de le bercer, la réalisation n’est pas le plus important.
P.M. : Comment fonctionnes tu avec les patineurs pour les arrangements ? Tu te proposes ou eux viennent te voir ?
C.T. : Les deux, par l’intermédiaire du chorégraphe Benoît Richaud. En général, c’est plutôt de ma propre initiative, mais j’ai aussi quelques requêtes. On me demande de booster certaines parties. Benoît et moi élaborons une idée de base. Ensuite, lorsqu’on monte le programme, on se dit “tiens là, il y a quelque chose à modifier, à améliorer” sur une musique qu’on a déjà choisie, mais qui n’a pas assez de lien en elle-même avec le programme qu’on souhaite créer. J’essaie de vraiment m’adapter à ce qui existe déjà, pour créer une vraie transition. Pour le court de Nika, il n’y avait pas de réelle montée en puissance à la fin, je l’ai construite pour qu’elle colle exactement à la chorégraphie. J’avais fait la même chose pour le Suédois Andreas Nordeback avec une partition de Johnny Cash. Je travaille en étroite collaboration avec Benoît, j’étudie tous les arrangements avec lui.
P.M. : Parlons d’Adam Siao Him Fa. Il n’a pas eu beaucoup de réussite lors de ces championnats. Je l’ai interviewé avant-hier (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre), il avait l’air bien dans sa tête malgré son résultat…
C.T. : Il a toujours quelques soucis de matériel, mais on s’adapte. Il casse beaucoup, mais ce sont des choses qui arrivent, et on essaie de parer en amont.
P.M. : Comment expliques tu ses soucis depuis le début de saison ?
C.T. : Il y a plusieurs choses. Il revient d’une année de blessure, donc d’une année entière sans entraînement hyper régulier. Déjà, cela joue beaucoup. Ensuite, nous en sommes à “l’après médaille”, à “l’après très bons résultats”. C’est parfois un passage compliqué, un cap difficile à franchir. On sait que gagner des médailles est une chose, et que les conserver en est une autre. Adam en ressent une certaine pression. Il veut être à la hauteur de ses résultats passés, ce qui est normal, mais il peut arriver qu’il nourrisse quelques pensées parasites. Ce n’est pas simple, mais on effectue un travail énorme, et je pense qu’on est vraiment sur la bonne voie. Ca se joue à vraiment pas grand chose. Pendant un moment, les entraînements ont été durs, et là, on retrouve des entraînements de qualité. Il dit qu’il a repris du plaisir, mais il n’y a pas que ça. Il prend du plaisir dans ce qu’il peut montrer à l’entraînement, alors que ce n’était plus le cas quand on a entamé la saison. Maintenant, on tient pour certain que cette amélioration va se transférer sur la glace en compétition. Je suis déçu de ce qui s’est passé aujourd’hui, bien entendu, mais je sais qu’on va y arriver, j’en suis vraiment convaincu.
[Le passage qui suit n’était pas censé être publié au moment de l’interview, mais l’information a été officiellement annoncée peu de temps après].
P.M. : Son objectif est-il de récupérer l’or européen, plutôt que de briguer une médaille aux Jeux Olympiques, comme il l’a confié en interview ?
C.T. : Hm… non. En fait, nous n’irons pas aux championnats d’Europe. Nous en avons discuté après la Finale du Grand Prix. Lui souhaitait aller à Sheffield. Nous venons juste d’en reparler. L’objectif cette saison reste les J.O., ce qui nécessite un gros bloc d’entraînement. Mine de rien, après le Finlandia Trophy, il y a eu un voyage au Japon pour la Finale, puis la venue ici à Briançon, et il n’a pas eu le temps de souffler. Il est resté une semaine sans patiner car il avait le dos bloqué. Bref tout a été fatigant, stressant et compliqué. On a remis certaines choses en place à l’entraînement, il faut qu’on travaille, on a besoin d’y aller franchement. Ceci demande qu’il soit en forme et qu’il ne se disperse pas. C’est une décision prise en accord avec le D.T.N. et la fédération, qu’Adam a validée.
P.M. : Stefania Gladki vient de remporter le championnat de France pour la seconde fois d’affilée au milieu des seniors…
C.T. : Tu as dû remarquer qu’elle a un peu changé ! Elle a énormément grandi, donc son début de saison a été chahuté. Il a fallu s’adapter à sa nouvelle morphologie. Je la suis de très près, mais elle s’entraîne surtout en Russie. En tant qu’entraîneur, il faut de la patience, accepter que l’élève mette plus de temps à se caler que d’habitude, elle aussi doit s’adapter à son propre corps. Les patineurs ne sont ni des robots ni des machines, quand quelque chose change au niveau physique, il faut laisser l’athlète encaisser, digérer, sans le ou la brusquer.
P.M. : Tu es quel genre d’entraîneur ? Calme ? Aboyeur ?
C.T. : Strict ! Très strict. Je suis calme quand il faut, mais parfois il ne le faut pas, donc je ne suis pas calme [sourire]. Je ne suis pas du tout quelqu’un qui caresse dans le sens du poil si telle est ta question ! [rires] J’essaie de travailler en bonne intelligence. Je ne cajole pas, je n’exige pas des choses impossibles non plus, je m’en tiens à un juste milieu.
P.M. : Qui sont tes autres élèves ?
C.T. : Sammy Hami, Xan Rols, la Belge Jade Hovine. Jade a quelques difficultés cette saison car elle jongle avec ses études et il n’est jamais aisé de concilier les deux. J’entraîne aussi tous les enfants du club de Nice, dont une vingtaine sont au niveau national. J’ai des journées comment dire… un petit peu chargées ! [rires]
P.M. : Les Jeux Olympiques de 2030 chez toi à Nice, ça te fait plaisir ?
C.T. : Bien sûr ! Si toutefois la patinoire arrive à sortir de terre, car pour l’instant la chose semble problématique… On lit des informations peu rassurantes. Mais des J.O. à domicile, ça n’arrive qu’une fois dans une vie et à très peu de gens. En fait, je n’ai pas un avis très tranché sur la question. Ce qui m’intéresse surtout est ce qui va se passer sur la durée, comme la construction d’un vrai centre, car Jean Bouin est vraiment vieillissante. On partage les lieux avec des hockeyeurs de Ligue Magnus, une équipe de curling, une autre de ballet, le public. On a beau essayer de pousser les murs, ils ne sont pas élastiques. Il nous faudrait un endroit beaucoup plus grand avec de la place pour tout le monde. Les Jeux sont vraiment l’occasion de bâtir du neuf et du performant adapté à nos besoins à tous. La construction est prévue près du stade Allianz Riviera, j’espère que le projet va se réaliser.
Propos recueillis par Kate Royan - Briançon, 20 décembre 2025