S'enforester.
Il n'y a parfois pas de mot pour transcrire exactement la nuance qui occupe notre esprit. L'on peut alors recourir à la périphrase. Emprunter un mot à une langue étrangère (au hasard tsundoku, ou schadenfreude). Se réapproprier un mot disparu. Ou en inventer un.
Incise, mais le simple fait que l'on puisse inventer des mots et qu'ils soient compréhensibles par nos auditeurs qui par définition ne l'ont jamais lu ou entendu montre à quel point le langage et le cerveau sont deux outils formidables de plasticité, de capacité à relier des points distants, de projection de sens.
En l'occurrence néanmoins, s'enforester, c'est vraiment un choix judicieux. Baptiste Morizot est un philosophe de la nature, qui cherche à s'y reconnecter le plus possible. Se balader en forêt ne fait pas passer le dixième de l'expérience profonde de connexion avec l'environnement qu'il expérimente lorsqu'il s'y rend. Il a donc choisi avec quelques amis d'utiliser — après quelques alternatives — le terme "s'enforester"1, qui à leur sens traduit bien mieux leur expérience. Et mon intuition me dit qu'avec simplement ce mot et un peu de contexte, vous avez déjà compris l'essentiel de sa démarche.
Sur la piste animale est un ouvrage qui raconte quelques expériences de pistage de Baptiste Morizot, avec en toile de fond une réflexion profonde sur le rapport entre humain et non-humain. S'enforester figure dans son introduction, et pose l'intention. J'ai lu ce livre il y a quelque temps maintenant, et ce mot puis le livre ont fait sur moi une impression durable. Notamment le récit du pistage du loup. Pister consiste essentiellement à essayer de vivre dans la peau du loup sans en avoir tous les attributs. À réellement se mettre à sa place, raisonner comme lui. S'enlouper, en quelque sorte. Morizot décrit les jours et les jours d'inlassable pistage, qui ne sont pas couronnés de succès.
Du moins, qui ne sont pas récompensés par la rencontre physique avec le loup. Mais qui le sont par une rencontre quasi spirituelle avec l'esprit du loup, et avec une part plus animale de l'homme, une reconnexion plus profonde avec la nature.
Je l'évoquais lors de ma recension de La panthère des neiges (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre) (en annonçant d'ailleurs cet article), j'apprécie lire ces livres qui me rapprochent de la nature. Sur la piste animale aussi m'a fait me dire que prendre le temps de pister doit être une belle expérience2, que l'immense différentiel de confort perçu entre mon appartement parisien et la piste du loup me décourage presque aussitôt d'entreprendre.
J'évoquais plus haut la beauté du langage, et je pense qu'elle fait le mérite de ce genre de livre. Même si, pour une grande variété de raisons, je ne peux pas reproduire les expériences, je peux m'y projeter grâce au langage et cela va modifier mon rapport au monde. Si j'étais ambitieux, je dirais que c'est en synthèse la théorie des cadres relationnels. Je n'ai jamais vu de lion. Je n'ai jamais expérimenté la peur du lion. Et la peur du lion cheminera jusqu'à moi par le truchement du langage, et du langage uniquement, si un jour je me retrouve face à face avec icelui.
Ce livre me dispense donc d'attendre des heures dans le froid tout en augmentant mon respect pour le non-humain. Je recommande chaudement à tout citadin d'en faire l'expérience.
P.S. : faites lire cet article avec un ami avec qui vous voulez vous enforester !

Qui n'est pas un néologisme, mais un mot d'ancien français repris aux coureurs des bois du Québec. ↩
Ce qui me fait penser au travail photographique incroyable de Jérémie Villet (S'ouvre dans une nouvelle fenêtre) aussi. ↩