Compétition masculine : dur, dur d’être un héros…

A force de dire et répéter qu’il était imbattable, tout le monde a, involontairement, envoyé Ilia Malinin dans le mur. Staff, fédération, media, fans, on y croyait pourtant, avec la certitude imparable qu’il ne pouvait pas passer à côté de la médaille d’or individuelle. Sa première réaction au sortir de la glace ? “Je leur ai dit qu’ils auraient dû m’envoyer aux J.O. de Pékin, je n’aurais pas patiné ainsi. Ils pensent que c’est facile, non ce n’est pas facile”. “Ils”, c’est l’USFSA (fédération américaine) qui a préféré expédier Jason Brown aux Jeux Olympiques de 2022, plutôt qu’un très jeune Malinin. Ilia a raison : une première expérience olympique lui aurait permis de se faire les dents et, sans doute, d’éviter le naufrage. A Milan, le jeune homme a passé plus de temps en représentations publiques avec media, sponsors et célébrités, que sur la glace. Or, l’Américain est un travailleur acharné qui ne jure que par des entraînements intensifs. Quelques heures après son programme libre, son coach technique, Rafaël Arutyunyan, dira : “nous aurons dû mieux protéger notre jeune athlète”. En effet. Ilia est un être humain, pas un produit de consommation. A la pression marketing, s’est très vite ajoutée celle des réseaux sociaux. Furieux de la défaillance du héros, et sans la moindre tolérance ni compassion, les “haters” se sont déchaînés. Même la Porte-Parole de La Maison Blanche y est allée de sa déclaration laminaire, arguant qu’il devrait être banni à vie par sa fédération. Sachant que le sport aux Etats-Unis est entièrement financé par fonds privés, de quoi Madame Karoline Leavitt se mêle t’elle ? Quelle cruauté envers un jeune homme de vingt et un ans ! Mais nous sommes dans la seconde ère Trumpiste… Ilia monte sur la glace le 10 février avec, déjà, trois programmes sur quatre jours dans les patins. A son âge, si physiquement l’effort est tenable, mentalement c’est une toute autre affaire. Il n’était pas partant pour concourir au libre par équipe, sa fédération, a dument insisté. Lors du court de ce Team Event, Ilia réussit un quad flip, mais hésite sur l’Axel qu’il passe en triple, avant d’effectuer un quad Lutz en sous rotation dans sa combinaison. Il est battu assez sèchement par Yuma Kagiyama de plus de dix points. Déjà un signe ? Ilia remporte le libre, toujours sans quad Axel, avec des erreurs, et cette fois contre Shun Sato, plus facile à devancer que Kagiyama. Le suspens dure jusqu’à la dernière minute, et les Etats-Unis obtiennent la médaille d’or par équipe, devant le Japon et l’Italie, pour qui ce sera la seule. Les USA étaient tenant du titre par équipe depuis Pékin, mais seulement par défaut après le déclassement des Russes. Ils couraient après la légitimité, ils l’ont enfin. Le 10 février, Ilia remporte le programme court individuel mais de quelques points seulement. Il n’a droit à aucune erreur trois jours plus tard. Lors du libre Kagiyama descend en 6ème position. Malinin, avant-dernier à passer sur la glace, vit un calvaire dès la première minute. Il éclate le quad Axel prévu sur le papier, pour ne réaliser qu’un tour. De là, tout part… en cacahuète.
Si le quad Lutz est réussi, le boucle n’est qu’en double. Ilia chute ensuite sur le quad Lutz qui devait être en combinaison, ce qui lui vaut un “REP” et la ligne de -5 qui va avec, puis chute de nouveau sur un Salchow qui n’a que deux tours. Nous sommes à des années lumières des sept quadruples dont il est capable, et désormais coutumier. Une vraie débâcle. Lui qui a tout gagné les saisons précédentes, et lors de la saison en cours, ne sera même pas sur le podium. En ce vendredi 13, il échoue à une amère 15ème place. Il termine 8ème au total, cinq points derrière Adam Siao Him Fa, qui lui aussi loupe son libre, alors qu’il était 3ème du court, un bon gros espoir de médaille sous le bras. Adam peut se mordre les patins, les défaillances de ses adversaires lui avaient ouvert un boulevard. Mais lui aussi participe à ces J.O., avec une pression maximum sur le épaules. Il y a pire que terminer 7ème pour une seconde participation, et on retiendra son fabuleux programme court. Kevin Aymoz est 11ème après deux prestations très correctes, ce qui fait de lui le premier patineur au classement des “anciens”.

D’erreurs en effondrement moral, c’est Mikhail Shaïdorov qui décroche l’or, à la surprise générale. Il assiste, hébété, à la dégringolade de Malinin qui va le propulser champion olympique. Sa mauvaise vue ne lui permettant pas de lire l’écran qui lui fait face, il met un temps infini à réaliser... “Misha” a sorti sa botte secrète d’entrée de jeu : triple Axel/Euler/quad Salchow, valeur de base 18,20 points. Boum ! Quand il la réussie, le compteur monte comme un avion de chasse. Sa seule petite erreur est un “quarter” sur son second saut, le quad Lutz. Il y aurait beaucoup à dire sur son style et ses composantes, mais techniquement parlant le Kazakhstanais tient le haut du pavé. Le podium est complété par Yuma Kagiyama qui bénéficie de son avance du court, et par Shun Sato, qui remonte en flèche de six places et qui, aussi surpris que Shaïdorov, pleure toutes les larmes de son corps.
Compétition dames : celle qu’on n’attendait pas… si haut

Alysa Liu est l’antithèse de son compatriote Ilia Malinin. Le stress, connais pas. Elle arbore un sourire malicieux et une décontraction déconcertante du début à la fin. 3ème du court, elle remporte le libre haut la main ainsi que la médaille d’or. Son seul défaut est le “flutz”, son flip atterri sur une carre de Luz, qu’elle va répéter dans ses trois programmes : les courts par équipe et le libre individuel. La fédération américaine choisit d’aligner Amber Glenn dans le libre du Team Event, ce qui équilibre les forces. Amber retourne son triple Axel mais se classe 3ème, contribuant à la victoire américaine. Si ce triple passe cette fois sans souci lors du court individuel, un quarter sur sa combinaison et un boucle à seulement deux rotations, la font plonger au 13ème rang. Mais… Amber finit 3ème du libre avec un programme quasi parfait, à l’exception d’un nouvel accroc sur le boucle. L’aînée des Américaines prouve une nouvelle fois qu’elle est beaucoup plus irrégulière qu’Alysa, mais ultra combative. Elle termine 5ème. Une médaille d’or aurait clôturé en apothéose la carrière de Kaori Sakamoto. Seconde du court à un peu plus d’un point de sa compatriote Ami Nakaï, elle donne tout ce qu’elle a lors du libre : puissance, élégance, émotion, confiance. Le programme est magnifique. Mais ne suffira pas. Eplorée, elle se contente de l’argent. Exemplaire de fairplay et de solidarité, Amber Glenn s’interpose entre la Japonaise et les caméras, pour lui permettre de pleurer tranquille. Ami Nakaï s’empare allègrement du bronze, devant Mone Chiba, Amber Glenn et la Russe sous bannière neutre “AIN”, Adeliia Petrosian, la seule à proposer un quad (et à le rater). Lorine Schild, seule Française en lice, est déçue de sa 22ème place. Elle n’a pourtant pas démérité. Si ces demoiselles ont étonné par la netteté de leurs prestations, la compétition femmes a révélé d’autres surprises, et pas toutes bonnes : la Canadienne Madeline Schizas n’a pas passé le cut du programme court ; Kimmy Repond n’a pas tenu ses sauts du libre et finit 23ème ; Isabeau Levito que ses fans et compatriotes considéraient médaillable (le reste du monde était moins optimiste…) est 12ème ; Loena Hendrickx, elle aussi vue comme podiumable, est 14ème. A contrario, la double championne d’Europe Niina Petrokina se hisse à une très bonne 7ème place, devant Haein Lee, la Coréenne qui renaît de ses cendres après une brève suspension pour inconduite , et Anastasiia Gubanova, auteur de deux bons programmes, est 9ème.
Danse sur glace : le combat des chefs

Dès la danse rythmique, le ton est donné. Laurence Fournier-Beaudry et Guillaume Cizeron, sur la glace très tôt en raison de leur World Ranking comme lors des précédentes compétitions, et sur un “Vogue” impeccable, tiennent la tête jusqu’au passage de Maddison Chock et Evan Bates et leur medley de Lenny Kravitz, un peu lent dans l’exécution. Quand, dans le Kiss & Cry, les notes tombent, les sourires américains s’effacent. Les Français gardent le leadership, pour moins d’un point. Mais leur grande force est leur libre, tout le monde le sait, y compris les époux Bates. Pour eux, les espoirs d’une médaille d’or, qui ressemblaient à une drôle de certitude peu lucide, s’amenuisent. Patrice Lauzon, présent à leurs côtés, affiche ouvertement son déplaisir par une grimace éloquente. Autant pour la bonne ambiance familiale qu’on nous sert à tout bout de champ depuis des années. A Gadbois, les choses ont dû changer depuis le retour en compétition du champion olympique en titre. Et en bonne voie pour le conserver, ce titre, grâce à l’extraordinaire capacité d’adaptation de sa nouvelle partenaire. Les notes des deux couples sont très proches. Nous sommes le 9 février, comme Ilia Malinin, les Américains ont maintenant trois programmes dans les patins après le Team Event et eux n’ont pas son âge… La non qualification des Français au libre par équipe aura au moins permis à nos danseurs N° 1 de souffler un peu, ce qui n’est pas négligeable. L’USFSA a eu plus grands yeux que grand ventre en alignant ses doyens pour s’assurer la victoire par équipe, et n’a pas eu l’air de penser qu’elle hypothéquait sans doute celle de la compétition individuelle. Encore que, même plus frais, les deux trentenaires n’auraient sans doute pas gagné. Leur libre n’est pas à la hauteur de “The Whale”, c’est tout. On l’a leur a pourtant promise, cette breloque dorée, d’abord avant le retour de Guillaume, ensuite par d’excellents classements toute la saison. Mais essentiellement, quand Laurence et Guillaume ont commis des erreurs. S’imaginer qu’ils en commettraient de nouveau aux Jeux Olympiques était très utopique. Nous avions eu tout le loisir de voir combien ils étaient rôdés et affûtés à Sheffield, un mois plus tôt, lors des championnats d’Europe. Le plus grand sourire de cette danse rythmique revient aux Canadiens Piper Gilles et Paul Poirier. Ils sont 3èmes, à un peu plus de trois points. Le bronze est à présent envisageable, ce qui couronnerait magnifiquement une longue et belle carrière. La danse libre confirme les résultats de la RD. Moins d’un point sépare les Français des Américains, mais le classement reste le même. Côté US, le vernis craque. La toujours très souriante et consensuelle Madison pleure ouvertement, son époux arbore une tête d’enterrement. Très vite, leurs fans et la presse américaine piquent leur gros caprice. Ils iront même jusqu’à comparer la juge Jezabel Dabouis avec Marie-Reine Legougne qui a en 2022, alors que la première citée a parfaitement bien fait son job. Des rumeurs de réclamation circulent, enflent, mais le CIO et l’ISU déclarent conjointement qu’une demande de révision de serait pas fondée. Fin des hostilités, chacun rentre chez soi, heureux ou pas. Deux grands perdants dans cette compétition danse : les Britanniques Fear/Gibson qui eux aussi se voyaient médaillés, mais commettent exactement la même erreur qu’à Sheffield (twizzles ratés), et atterrissent à la 8ème place finale ; Guignard/Fabbri, sur leur terrain, finissent 4èmes, ce qui était déjà plus prévisible. Zingas/Kolesnik, fraîchement émoulus des rangs juniors, remportent une brillante 5ème place, loin devant leurs aînés Carreira/Ponomarenko (11èmes). Pour leurs premiers Jeux Olympiques, Evgneiia Lopareva et Geoffrey Brissaud sont de très beaux 8èmes, après deux programmes mûrs à point.
Couples : dents de scie et retours de manivelle

La compétition couples connaît quelques secousses avec de grosses erreurs inattendues de la part des uns, des programmes magnifiques de la part des autres, voire les deux à la fois pour un même couple ! Premier coup de froid, dans le short program, les Japonais Miura/Kihara, pronostiqués médaillables, massacrent un porté qui ne monte pas, ce qui les relègue 5èmes. Les Chinois Sui/Han, tenants du titre, loupent leur triple boucle piqué et sont 6èmes. Hase/Volodin, auteurs d’une prestation ultra propre, prennent la tête devant Metelkina/Berulava, moins nets. Mais on sait les Allemands friables, l’or est loin de leur être acquis. Les Canadiens Pereira/Michaud font une percée spectaculaire à une 3ème place à laquelle personne ne les a vu arriver. Dans le libre, Miura/Kihara remettent les pendules à l’heure avec un programme exceptionnel ! 12 points de mieux que leurs premiers poursuivants, Metelkina/Berulava. Les Japonais raflent une médaille d’or historique pour leur discipline, les Géorgiens, qui ne les voyaient sans doute pas revenir de si loin, se contentent de l’argent, devant Hase/Volodin qui perdent trois places et échouent à la 4ème du libre. Ils auront néanmoins leur médaille, celle de bronze. Ils ont été doublés par les très vaillant Hongrois Pavlova/Sviatchenko, qu’on a imaginés un instant sur le podium, 3èmes de ce segment après l’auto-éjection de Pereira/Michaud au 10ème rang. Maria et Alexeï se contentent pour cette fois de finir 4èmes devant Sui/Han,ce qui est néanmoins une sacrée performance. Les Canadiens les plus attendus n’étaient pas Pereira/Michaud, mais bien sûr Stellato-Dudeck/Deschamps, Deanna s’étant blessée juste avant les J.O. et n’ayant eu l’autorisation de concourir que quelques jours avant la compétition couples. La saison a jusque là été dure pour Deanna et Maxime, et ce n’est pas Milan qui leur laissera un meilleur souvenir. 14èmes du court, et 9èmes du libre, ils terminent 11èmes au final, derrière des concurrent qu’ils avaient régulièrement devancés. Ils espéraient certainement une fin de carrière plus éclatante. 16èmes le dimanche, 15èmes le lendemain, Camille et Pavel Kovalev finissent 16èmes et n’ont rien à regretter. Des couples qui les battaient auparavant n’ont pas passé le cut. Malgré leur onze années de carrière, ils n’avaient encore jamais participé à des J.O. Et ils ne cachent pas leurs futurs plans : participer également à ceux de 2030.
Par Kate Royan - A.O. 21 mars 2026