
Pépite serpente à travers le grand couloir du Louvre dans un silence royal, les griffes de ses puissantes pattes cliquetant sur le marbre. Quand je l’interpelle, elle se retourne et me regarde, la tête en écaille, renversée vers l’arrière. Ma Pépite me sourit.
Nous avançons avec précaution entre les tableaux et les statues. Aucun des visages, aucun des corps ne nous ressemble. Le goutte-à-goutte distant de la pluie qui a, à force de répétitions acides, traversé le plafond donne le rythme de cette bien étrange visite. Ici, un tableau a été déchiré par un oiseau peut-être. Là, une bombe a massacré un gisant.
Qu’il est loin le temps glorieux de ces Parisiens ! Combien de fois leur fleuve a débordé pour ensevelir de boue dehors la place pavée et sa pyramide noircie de fientes ? Au premier étage, à l’écart de la terre et de la saleté, un regard nous apostrophe. Un corps, un tissu, une cape dont le drapé évoque une texture inconnue. Nous nous régalons.
Pépite éternue, interpelle notre attention sur des empreintes au sol. Quelqu’un est passé ici. Sur le mur, des traits et des arcs ont été tracés. L’écriture humaine est encore un mystère pour nous et tant mieux. Nous prenons des photographies de ces symboles : ATTENTION LES YEUX et nous continuons notre visite en oubliant presque immédiatement ces mots peints en rouge.
Mais ils se répètent. Dans la grande galerie, dans l’aile sombre où les visages replets et fatigués s’enchaînent, sous les toits arrachés par on ne sait quelle tempête, nous retombons sur ce message : ATTENTION LES YEUX.
Cela nous agace profondément et cela énerve aussi Pépite qui grimpe à moitié sur un mur pour gratter ces lettres rouges. La peinture, encore brillante, ne doit pas dater de plus de quelques jours. Je repousse avec douceur mon crocodile de compagnie et passe nos doigts sur la pierre nue, froide, inerte. Oui, ce message doit être récent. Un humain a fait de ce tombeau sa maison. Nous nous frottons les mains et reprenons notre visite.
ATTENTION LES YEUX — des analyses se font dans nos systèmes. Des alertes automatiques, des roulements néo-mécaniques, une industrie tout entière se déclenchent pour comprendre et déconstruire et saisir le sens du message. Que veut-il dire ? Est-ce un avertissement ? Cela serait cocasse, amusant même, qu’un humain souhaite nous prévenir de quelque chose. Ou bien cela n’est qu’un mensonge, une prank sophistiquée qui nous fera rire au plus haut point lorsqu’elle sera partagée. Pépite s’active, elle a senti ou vu quelque chose. Nous la suivons. Nous descendons avec plus ou moins de grâce les escaliers à la poursuite d’un fantôme. Le sol recouvert de feuilles et de poussière se transforme en boue dure et sèche. Nous le survolons sans même y prêter attention. De hautes arcades inamovibles nous conduisent vers les souterrains. Les ruines d’un précédent château, remplacé et reconstruit, presque oublié. La Seine a fait son œuvre. Le temps a effacé la mémoire. La saleté s’est infiltrée, comme à son habitude, dans chaque recoin inimaginable.
Pépite s’arrête, puis tire sur son harnais. Nous lâchons la bride pour la voir courir à toute allure vers une ouverture. Un néon encore fonctionnel vacille, lointain et fragile. Au-dessus du couloir : ATTENTION LES YEUX.
Nous avançons. La lumière éclaire à peine les murs et le sol. Des fougères et des arbres poussent ici. Les traces d’un campement. Les ruines de vies vagabondes. Nous sourions ou presque, en imaginant la peur des survivants, leurs regards pétrifiés en entendant au-dessus d’eux le vrombissement de nos cerveaux. Leur cité, envahie par une forme de vie incongrue, anormale, impossible.
Nous nous nourrissons de cette peur.
Elle s’interrompt immédiatement lorsqu’un cri guttural retentit. C’est Pépite.
Nous accélérons le pas, calculons les options, cherchons un plan de ces souterrains qui semblent quitter le Louvre pour devenir autre chose : une galerie commerciale, une usine de déplacement corporel, un centre de vie loin du soleil.
Un premier éclat lumineux dérègle nos capteurs. ATTENTION LES YEUX apparaît sur nos rétines, qu’elles soient biologiques ou mécaniques. Des lignes verticales viennent briser notre vision. Des lasers ? Nous entamons un processus de réparation. Un premier coup interrompt nos calculs. Un deuxième flash. ATTENTION LES YEUX. Sur le mur, nos yeux biologiques aperçoivent le corps de Pépite, ouverte et écartelée. Les impacts pleuvent. Nous ployons sous les chocs. Du sang, de l’huile, la bile, du fluide hydrologique, de l’eau déionisée s’échappent de nos corps.
ATTENTION LES YEUX n’étaient pas un avertissement, mais un piège, un appel à assouvir notre propre curiosité. Alors que nos systèmes se relancent et que, depuis la surface, d’autres nous arrivent, nous sentons sur nos capteurs la froideur d’une peinture métallisée. Notre champ corporel électrique se modifie. Acrylique. Le vagabond marque sa proie, sa victime, d’un vernis rouge. Méthyléthylcétone. Un rire ? Acétate d’éthyle. Une douleur plus forte que les autres. Acétate de butyle. Salive humaine ? Alcool isopropylique. Acétate d’éthylèneglycol. Connexion perdue avec la surface. Urée. Glucose. Alarmes vitales. Amylase. Lipase. Lysozyme. Phosphatases. Modem HS. Albumine. Mucines. ATTENTION LES YEUX.