
— Je te fais un vocal, ça sera plus rapide. Est-ce que tu te souviens de notre deuxième date ? Le concert à la Philharmonie ? On était au premier étage de la salle, on prenait nos places et j’avais peur, j’avais très peur parce que je me disais que peut-être tu n’allais pas aimer ou que tu allais me trouver un peu ringard, mais je ne sais pas pourquoi… je ne sais pas trop comment… le hasard avait fait qu’on avait entendu la chanson du film et que tu avais dit que c’était ton film préféré. Bref. Ce soir-là, quand on prenait nos places, je t’ai vu heu… je t’ai vu voir quelqu’un et tourner la tête, comme si tu avais eu peur ou que tu ne savais pas très bien comment réagir. Je me disais que maintenant… ça fait six mois qu’on sort ensemble, tu es chez moi un jour sur deux et je me disais que maintenant… peut-être… tu avais envie de me dire ce qu’il s’était passé, si tu en avais envie, bien sûr, parce que moi, je crois que j’aimerais te le dire si j’avais ressenti ce genre d’émotions… mais rien d’obligatoire, rien d’obligatoire du tout, ce qui compte avant tout c’est qu’on fête nos six mois ce soir, comme prévu, comme on l’avait dit, comme on l’avait organisé. Bref. Je t’aime.
— J’adore quand les gens disent que ça sera plus rapide en vocal alors que ça tient en juste quelques mots. Ha ha ha ! Je pensais t’en avoir parlé, mais visiblement non. Le soir de notre TROISIÈME date… tu as oublié notre petit-déjeuner en bas de ton bureau… j’ai vu dans la salle ma professeure de piano de quand j’étais petit et je sais pas pourquoi ça m’a rendu tout chose et ça m’a rappelé des souvenirs. C’est tout. Rien d’autre. Bisous.
— Ouais, je sais, mais j’adore les vocaux et je suis en train de finir ma séance de sport… c’est quand même plus simple que de tout écrire et de devoir m’arrêter et de recommencer ou même de t’envoyer un énorme pavé, personne n’aime recevoir un ÉNORME PAVÉ.
— J’avoue, les énormes pavés de texte par SMS ou Telegram c’est jamais bien reçu, ça fait toujours peur.
— Du coup j’ai fini là, je repasse à la maison vite fait, je me douche et je te retrouve au restaurant.
— OK !
— Il est 19 heures, je suis devant le restaurant. Je t’aime.
— Je me dépêche, je dois renouveler mon abonnement et y’a du monde devant la borne… tu vois le topo…
— Faudra que tu me parles de ta prof de piano quand même parce que ça m’obsède un peu cette histoire, je veux dire ça a dû te rappeler des souvenirs, bons ou mauvais et tu ne parles jamais trop de cette époque quand tu vivais à Toulouse… enfin… si je dis pas de bêtises… et au fond, je me disais que même j’avais presque oublié que tu avais fait du piano. J’aurais fait du piano aussi si y’avait eu un conservatoire à côté de chez moi ou si mes parents avaient un quelconque intérêt pour la musique, mais tu l’as bien vu l’autre jour, tout le monde s’en moque de la musique dans ma famille… voilà pourquoi j’ai pris un abonnement à la Philharmonie dès que je suis arrivé à Paris. BREF. Je suis au restaurant, j’ai pris un verre de vin, tu vas adorer, j’ai déjà deviné ce que tu vas commander… je t’attends… Je t’aime.
(vu)
— Je me rends compte seulement maintenant qu’on ne peut pas savoir si les gens ont vu ou bien vu et écouté les messages sur cette application. En plus tu es du genre à ne pas mettre l’option pour… tu vois le mode pour pas qu’on voit… pour qu’on sache pas si tu as lu ou pas les messages… du coup, je vois que tu as vu mon message, mais je sais pas si tu as écouté ou pas… je t’aime.
(vu)
— T’es en chemin ?
— J’ai repris un verre. J’ai commandé un truc à grignoter parce que j’ai juste trop la dalle…
— T’es en chemin ?
— Tout va bien ?
— Je sais pas si on peut dire que le petit-déjeuner en bas de chez moi était un date. Déjà, de un, on avait déjà… heu… couchés ensemble… la nuit d’avant, on avait pris le métro ensemble, alors du coup, est-ce que ça compte encore comme un vrai date ? Quoique je ne sais pas trop si c’est important ou pas… Y’a peut-être un mot pour un date de petit-déjeuner, comme un brunch, mais avec de la b… du sexe avant… Je m’inquiète un peu, quand même. Sacha, s’il y avait un problème, tu me le dirais, n’est-ce pas ?
— C’est drôle parfois les choses, je suis en face d’une femme seule et je me dis que c’est peut-être… peut-être ta professeure de piano et que tu l’as vue quand tu es arrivé au restaurant et que tu as fait demi-tour et que maintenant tu es terré quelque part dans un métro, sous un abribus, que tu as peur, que tu n’oses pas me dire ce qu’il s’est passé. Ha ha ha. C’est idiot au fond. Je commence à avoir peur. Je commence à croire que tu… c’est chiant les vocaux parce que tu ne dis jamais vraiment ce que tu ressens… si j’écrivais un message je dirais un truc genre « mec t’es où dépêche-toi j’ai la dalle » ou bien tout à l’heure quand j’ai dit qu’on avait « couché ensemble » alors qu’on avait baisé… mais je sais pas, ça se dit pas, pas dans un vocal, pas comme ça, parce que les gens autour de moi… dont ta prof de piano… peuvent m’entendre et que des gens autour de toi peuvent aussi m’entendre. On a donc choisi un style de communication qui empêche de dire la vérité et nous force à tout euphémiser… ça existe ? tu vois, je doute même des mots… BREF. Je m’inquiète. T’es où ? Tu me manques.
— Merde. Je viens de voir pour le métro. Envoie-moi un message. Dis-moi que tu vas bien. J’ai peur. J’ai très peur.