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Marie, Bradley, et les enfants (Bradbury Challenge 2026, 12/52)

Bradley

"Deux et deux font quatre… et quatre font huit." Ma mère aimait débuter ses monologues parentaux par une évidence. Peut-être était-ce à l’origine une blague, une manière bien à elle de nous faire sourire avant de nous rappeler qu’il ne fallait pas rentrer trop tard ou bien de nous gronder, car nous n’avions pas vidé le lave-vaisselle correctement. « Une mère est avant tout une femme et une femme a des besoins qu’elle doit parfois satisfaire. » Mon grand frère pousse un long soupir mi-dégoûté, mi-amusé, tandis que ma petite sœur se penche en avant, comme si elle voulait être bien sure d’avoir entendu. « Votre mère est une femme et donc, votre mère a des besoins

— Il s’appelle comment ?

— Bradley.

— Bradley ? Il est acteur ?

— Non. Il s’appelle juste Bradley.

— Il est américain, alors ? »

Elle hésite, baisse les yeux comme pour réfléchir, et puis finit par nous répondre, sur un ton entendu : « Je ne crois pas, mais je n’ai pas encore vérifié. »

C’est ainsi que ma mère nous a appris l’existence de Bradley, un homme fort sympathique qui travaillait dans la petite boutique de produits bio en bas de l’immeuble. Ma mère et cet homme avaient eu plusieurs rencards avant de nous annoncer son intention de partir quelques jours en Corse avec lui. Elle nous laissait donc sous la surveillance de mon frère aîné, une longue asperge aux joues rouges d’acné. Il avait 16 ans, moi 12 et ma petite sœur 8. J’aimais la régularité de nos âges, comme si mes parents avaient planifié tout cela.

« Vous resterez seuls pendant trois jours et deux nuits. Est-ce que c’est acceptable ? »

Nous hochons tous les trois la tête en même temps.

Marie

« Elle s’appelle Marie et elle vit juste au-dessus de la boutique. » Je ne me souviens pas de la dernière fois que Papa a été aussi souriant, aussi lumineux. « Elle passe de temps en temps, elle a perdu ses clés l’autre jour et je l’ai aidée à les retrouver. » Ma sœur ne peut pas s’empêcher de lever les yeux au ciel : « T’es tellement un romantique, c’est dingue.

— Arrête, c’est mignon, commente mon plus jeune frère et il se prend sur le bras une pêche signée l’aînée. Aïe !

— Pas besoin d’en faire tout un plat… Peut-être que si notre weekend se passe bien, je vous la présenterais.

— weekend ? » Nous nous penchons tous les trois : Sun, 14 ans, moi 10 et Pol, le petit dernier, 6. Cette différence d’âge m’a toujours semblé bizarre, comme si Papa et Maman avaient tout planifié, tout préparé.

« Oui, je l’emmène en Corse.

— Dans la maison de papy ? s’écrit Pol.

— Oui. Ça te gêne ?

— Je… Je sais pas.

— Tu as le droit d’être gêné. Cette maison est à toute la famille et un jour, vous aussi vous aurez le droit d’y aller avec vos amis, vos copines, vos amoureux…

— C’est ton amoureuse, alors ?

— Je ne sais pas. J’espère. »

Il sourit. Je ne sais pas pourquoi, je m’avance et je le prends dans mes bras.

« Marie, commence Sun, ça fait nom de vieille. »

Marie & Bradley

« C’est drôle quand même… » Marie est allongée sur l’une des chaises de la terrasse. Le mois de mai brûle déjà sa peau recouverte d’une fine couche de crème solaire. « L’âge de nos enfants… » et elle s’interrompt. Quelque chose dans la formulation. Le « nos » comme si tout cela était déjà décidé. Je l’invite à continuer d’un geste tendre. Nous avons fait l’amour, nous avons mangé quelques fruits et du saucisson, comme si cela était un repas tout à fait classique. Sous nos yeux, une pente escarpée, une ravine déjà asséchée et au loin un éclat de mer, bleue, intense, vivante.

« L’âge de nos enfants est si proche. On aurait l’impression que c’est fait exprès.

— Ça ne l’était pas. Pas pour nous en tout cas. Ça s’est fait naturellement.

— Nous aussi. Enfin je crois. »

Nous détournons le regard en même temps. Nous avons ressenti la même blessure et nous l’avons portée de la même manière. Le deuil a lancé sur le monde un filet et nous ne l’avons tiré qu’avec la langueur des femmes et des hommes brisés. Nous tenons entre nos mains la corde mouillée, qui râpe les paumes, qui grince sur le bois du bateau et puis…

« Viens, dit Marie. Allons marcher. J’ai envie que tu me fasses visiter la montagne. »

Nous enfilons nos chaussures et nous nous habillons rapidement. Dans la ravine, nous descendons puis nous montons. De l’autre côté, les montagnes changent. La terre, partout la même, évolue. Elle change, elle grandit, elle vieillit, elle est traversée par la mort. Un ruisseau coule ici faiblement, mais je sais que plus bas, il s’élargit, il se gonfle, il gronde.

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