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Nouvelle — Les Sports (Bradbury Challenge 2026, 04/52)

Semaine 04

  • Thème 3 : 🎈· 🧿 · 🏈 · 🥏

  • Contrainte : Casser le quatrième mur

Tous les jeudis soirs, aux alentours de 19 h 12, à l’écart du Parc Central, sur un terrain cabossé, des silhouettes silencieuses se réunissent. Elles n’auraient pas le droit de le faire ailleurs ; sur les parvis, dans les métros, derrière les tours d’affaires, elles seraient immédiatement arrêtées et questionnées, avant d’être relâchées ou de disparaître.

Il ne s’agissait à proprement parler pas d’une mauvaise lecture de la loi, mais plutôt d’un reliquat. Le monde d’avant avait été subverti par des catastrophes et des dictatures, certaines plus puissantes que d’autres. L’un de ces autocrates avait cherché à encourager la pratique sportive au nom d’une série de croyances qui, si elles n’étaient pas religieuses, n’en restaient pas moins dogmatiques et sans fondement. Et cette loi avait traversé un siècle ou presque. Certaines personnes l’avaient oubliée, d’autres la conservaient précieusement, comme l’anneau sans valeur d’une grand-tante.

Le jeudi soir, au moment des réunions locales obligatoires qui rythmaient la vie de la cité, des individus apparaissent à l’orée de la pelouse clairsemée. Dans leurs mains : des balles, des raquettes, des frisbees, des cerceaux, des ballons et des plots. Les chasubles sont colorées, vert et orange fluo. Les visages graves, les membres frigorifiés par l’hiver intense qui ne quittait jamais le pays, ces joueurs et joueuses se dispersent sur le terrain.

Les premières passes démarrent. Les ballons volent. Un volet de badminton décolle dans la nuit, s’éclipse devant l’éclairage public aveuglant. De loin, les joueurs et les joueuses forment un ballet chaotique, mais hypnotisant jusqu’à ce que le cerveau remarque que tout le monde s’active sur un sport différent. En s’approchant, on s’aperçoit que les passes, les contacts, les pénalités, les coups francs se font près du corps, à portée de voix basse. Les balles sont accompagnées de mots, les frisbees d’ordres faufilés dans des murmures.

Parfois, il y a une faute. Une joueuse sort du terrain. Sur la touche, elle observe la danse et les gestes fluides, maîtrisés, qui dissimulent la vérité. Impossible pour nous de la saisir, nous ne pouvons que la laisser glisser sur nos impers ». Au terme d’un chronomètre plus ou moins long, décidé par on ne sait quelle règle, la joueuse revient sur le terrain et reprend le match. Quand le temps est à la guerre, les balles et les ballons vont vers les en-buts ; quand la paix gronde aux portes du Parc, alors ce sont les volants et les frisbees qui décollent plus haut.

Nous n’en saurons pas plus. Rien ne sert de déchiffrer ce langage. La solidarité qui rapproche ces joueurs et ces joueuses n’appartient à personne. Attrape une rivière, disait-on il y a encore quelque temps.

Soudain, aux alentours de 20 h 12, mais cela peut changer à tout moment et pour des raisons inconnues, les joueurs et joueuses interrompent le jeu. Les ballons et les crosses retombent. Une pelote basque se range dans un étui. Une raquette de tennis sert à décrotter des crampons. Les silhouettes prennent le chemin du retour en remontant par le petit sentier, vers l’allée principale du Parc. Les arbres sentent la forêt moisie. L’écorce ici et là se détache comme une vieille peinture. Les rares feuilles vacillent dans l’obscurité. Un homme lève la tête vers un ciel sans étoiles, cherche à retrouver le vrombissement lointain des machines sous ses pieds, mais il n’entend que son cœur battant. Sa température corporelle chute ; il accélère le pas.

Ils croisent à ce moment précis le flot des habitants et habitantes de la cité qui reviennent de leurs réunions. Morale et productivité ont été auscultées, détaillées, moquées par les orateurs du passé, puis transformées en objectifs par les oratrices du futur. Nos sportifs, eux, se fondent dans la masse. Ils sentent la sueur et l’herbe, et la boue quand il a plu ; leurs bras et leurs jambes tremblent ; leurs têtes vibrent des phrases, des contre-ordres, des suggestions murmurées.

Petit à petit, le décor se vide. Il est 20 h 30 et bientôt le Parc Central fermera. Pour les chanceux et les chanceuses qui vivent en bordure, celles et ceux qui ont une fenêtre qui donnent sur cet espace vert, il sera l’heure d’un autre rituel. Au même moment, des quatre coins de la ville, viendront des gardiens silencieux. Ils refermeront les grandes grilles et les portes ; soudain, le poumon de la cité sera verrouillé.

L’étrangeté que parfois certaines et certains oseront remarquer — et finalement, très peu en parleront de vive voix — que les lampadaires du Parc Central ne s’éteignent jamais. Dans le froid figé d’un hiver éternel, le sodium des lampes brille jusqu’au petit jour.

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